À Hongkong, les pionniers de la contestation sont devant leurs juges

ChineLe procès du Mouvement des parapluies débute ce lundi, au moment où les crispations autour des libertés s’accentuent.

De g. à dr.: Le professeur de sociologie Chan Kin-man, le professeur de droit Benny Tai et le révérend Chu Yiu-ming.

De g. à dr.: Le professeur de sociologie Chan Kin-man, le professeur de droit Benny Tai et le révérend Chu Yiu-ming. Image: Reuters

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C’est un procès ô combien symbolique qui s’ouvre aujourd’hui, celui des pères spirituels de la contestation de 2014. Le professeur de droit Benny Tai, 54 ans, le sociologue Chan Kin-man, 59 ans, et le révérend Chu Yiu-ming, 74 ans, comparaissent pour leur responsabilité présumée dans la genèse et la coordination de la campagne de désobéissance civile qui avait secoué la région semi-autonome chinoise pendant plus de deux mois. Six autres militants comparaissent aussi, dont des étudiants ou leaders syndicaux de l’époque et deux députés actuels. Le procès est loin d’être anecdotique, car il pourrait avoir des répercussions sur les plus de 900 manifestants prodémocratie arrêtés en 2014, qui ne savent toujours pas s’ils seront jugés.

Tout a débuté en mars 2013, quand Benny Tai, Chan Kin-man et le révérend Chu présentent leur «manifeste»: une vaste campagne baptisée «Occupy Central with Love and Peace» et destinée à obtenir en 2017 l’élection du chef de l’Exécutif au suffrage universel. S’ensuivent des mois de débats sur les stratégies à adopter, dont l’occupation de la chaussée afin de paralyser le quartier d’affaire de Central.

«[Ce procès est un] acte de représailles visant à museler et à réduire au silence le mouvement prodémocratie»

Man-kei Tam, directeur d’Amnesty International Hongkong

Le 31 août 2014, une décision de Pékin sur les élections locales met le feu aux poudres. Des boycotts de cours débutent dans les universités et, le 26 septembre, des étudiants franchissent des barricades érigées dans le complexe du gouvernement de Hongkong et sont arrêtés. Dans la foulée, des rassemblements se forment. Benny Tai, Chan Kin-man, Chu Yiu-ming et les six autres futurs prévenus, crâne rasé et badge jaune épinglé sur des chemises noires, prennent alors le micro. «Désobéissance civile!», «Gardez votre calme», haranguent-ils. L’occupation des rues débute. Le centre financier sera à l’arrêt septante-neuf jours durant.

«Trouble à l’ordre public»

C’est pour ces prises de parole, filmées par les forces de l’ordre et étayées par des enregistrements de conférences de presse ou d’interviews, que les neuf prévenus sont jugés. Le trio des fondateurs fait face à trois chefs d’accusation pour troubles à l’ordre public passibles chacun de sept ans de prison.

Deux chefs d’accusation pèsent contre les six autres prévenus. Il est ainsi reproché à Raphaël Wong, 30 ans, d’avoir encouragé le 28 septembre 2014, pendant une heure, des manifestants à un sit-in, lequel avait entravé l’action de la police, selon l’acte d’accusation consulté par notre journal. «Nous savions alors que nous risquions d’être arrêtés, et jugés», se souvient avant son procès le vice-président de la Ligue des sociaux-démocrates.

Il a déjà été jugé deux fois pour son implication dans le mouvement. Comme des dizaines d’autres. Selon l’ONG Human Rights Watch, 200 personnes sont déjà passées devant la justice, dont les icônes du mouvement, Alex Chow, Joshua Wong et Nathan Law.

Faire des exemples

La machine judiciaire suit son cours, œuvrant avec l’indépendance qui lui est garantie – sur le papier – par le fameux principe «un pays, deux systèmes» qui avait présidé à la rétrocession de Hongkong à la Chine en 1997. Mais les pressions politiques s’accentuent, le pouvoir central chinois voyant d’un mauvais œil la progression des démocrates aux élections post-2014 et l’appel de certains d’entre eux à l’autodétermination.

«Pourquoi être jugés quatre ans après, et pourquoi seulement neuf d’entre nous? Le procureur explique qu’il a fallu du temps pour recueillir les preuves. Mais c’est indéniablement un procès politique. Nous servons d’exemples», accuse Raphaël Wong, qui se prépare à finir derrière les barreaux à l’issue des quatre semaines de procès.

«Il s’agit d’un procès symbolique parce qu’il vise des modérés, des figures principalement respectées dans le mouvement prodémocratie, qui sont jugées pour avoir fait ce qu’elles pouvaient pour défendre la démocratie», commente Brian Fong, maître de conférences à la Education University de Hongkong.

«L’acte d’accusation est sans aucun doute motivé par des considérations politiques, puisque c’est le Ministère de la justice qui porte de telles accusations», ajoute Samson Yuen, enseignant en sciences politiques à l’Université Lingnan de Hongkong. Il a été notifié au lendemain de la désignation de la cheffe de l’Exécutif, le 27 mars 2017.

Serrage de vis

«Le verdict aura des conséquences considérables sur les limites futures des manifestations populaires et de la désobéissance civile», prédit Samson Yuen.

Interdiction d’un parti politique indépendantiste, refus de renouveler le visa à un journaliste étranger, annulations d’événements culturels impliquant des dissidents chinois… plusieurs récents incidents ont ravivé les inquiétudes sur l’état des libertés dans la région semi-autonome. Dans ce climat, les poursuites contre les têtes pensantes du Mouvement des parapluies sont un «acte de représailles visant à museler et à réduire au silence le mouvement prodémocratie», commente Man-kei Tam, directeur d’Amnesty International Hongkong, qui s’inquiète des «conséquences terrifiantes pour la liberté d’expression et de réunion».

(TDG)

Créé: 18.11.2018, 19h08

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