Silence coupable d’Aung San Suu Kyi dans le drame des Rohingyas

Enquête de l’ONUUn rapport dénonce l’inaction de la Prix Nobel de la paix lorsque l’armée birmane s’en est prise à la minorité musulmane.

La relation de la Prix Nobel de la paix avec les militaires birmans est des plus ambiguës.

La relation de la Prix Nobel de la paix avec les militaires birmans est des plus ambiguës. Image: Keystone

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Aung San Suu Kyi est définitivement tombée de son piédestal. L’ancienne dissidente birmane qui a été portée au pouvoir en 2015 après des années de détention est aujourd’hui à la tête d’un État (le Myanmar) dont les chefs militaires sont accusés par l’ONU d’avoir orchestré un génocide, celui de la minorité musulmane des Rohingyas, sans que son gouvernement n’intervienne pour s’y opposer. Le rapport de la mission d’enquête indépendante créé par le Conseil des droits de l’homme en mars 2017 et publié lundi est accablant. L’image de la Prix Nobel en sort encore un plus écornée. Et l’embarras des auteurs du rapport – contraints de souligner la responsabilité de celle qui incarnait jusque-là le combat pour les droits et les libertés – se lit d’ailleurs entre les lignes.

Faux récits

Certes, ils reconnaissent que «les autorités civiles avaient peu de marge de manœuvre pour contrôler les actions des forces armées», mais ils s’empressent de déplorer l’inaction et le silence d’Aung San Suu Kyi. «Elle n’a pas utilisé sa position de cheffe du gouvernement, ni son autorité morale, pour endiguer ou empêcher les événements en cours, ou chercher des solutions alternatives pour protéger la population», actent-ils. Plus grave, le rapport constate «qu’au contraire, les autorités civiles ont propagé de faux récits, nié les actes répréhensibles commis par son armée, bloqué des enquêtes indépendantes, notamment celle de l’ONU, et supervisé la destruction de preuves». Un comportement dont s’était également ému dernièrement Amnesty International en déplorant l’attitude négative du gouvernement, qui «rejette les accusations de violations des droits humains».

Immense déception

Parmi les ONG, la déception est immense. «C’est clair qu’elle aurait pu faire des choses ou dire des choses pour essayer de mettre fin aux actes commis contre les Rohingyas», déplore John Fisher, du bureau d’Human Rights Watch à Genève. «Maintenant, il est primordial qu’elle accepte d’ouvrir les portes du pays aux mécanismes d’enquête de l’ONU.»

Le rapport qui vient de tomber est de loin le plus embarrassant pour Aung San Suu Kyi. Ses trois rédacteurs estiment que les autorités civiles ont, compte tenu de leur comportement, «contribué à la perpétration de crimes et d’atrocités». Ni plus, ni moins. La dirigeante birmane mesure-t-elle la gravité des accusations portées contre son gouvernement et sa propre personne?

Le 21 août dernier, à l’occasion d’un déplacement à Singapour, Aung San Suu Kyi a demandé de la patience à la communauté internationale, invoquant un projet de réforme constitutionnelle, et défendu son bilan en assurant avoir tout mis en œuvre pour régler la crise des Rohingyas.

Généraux «plutôt gentils»

La dirigeante a cru bon d’ajouter que ses relations avec les militaires n’étaient «pas si mauvaises» et que les généraux de son cabinet étaient «plutôt gentils». Difficile d’imaginer plus maladroit quand on sait que son armée est accusée dans le rapport de l’ONU d’avoir «tué arbitrairement, violé en groupe des femmes, agressé des enfants et brûlé des villages entiers».

Elle n’a pas utilisé sa position de cheffe du gouvernement, ni son autorité morale, pour endiguer ou empêcher les événements en cours, ou chercher des solutions alternatives pour protéger la population.

En déplorant l’inaction de la dirigeante birmane lors des troubles, le rapport de l’ONU exige une action qui risque de nourrir un virulent débat au cours des prochaines semaines. «Puisque l’État n’est pas en mesure de mettre fin à l’impunité qui règne dans le pays, c’est à la communauté internationale d’y mettre fin», a estimé le président de la commission d’enquête, l’Indonésien Marzuki Darusman, lors d’une conférence de presse qui s’est tenue lundi à Genève.

Militaires nommés

Dans le rapport remis au Conseil des droits de l’homme de l’ONU figurent les noms de six chefs militaires impliqués dans les violences de 2017, qui ont fait au moins 6700 morts et 700 000 déplacés dans le nord de l’État d’Arakan, à la frontière avec le Bangladesh. Dans leurs conclusions, les rapporteurs réclament leurs renvois devant la CPI ou une juridiction spéciale. «Ne pas le faire enverrait un message dangereux selon lequel les militaires du Myanmar jouissent non seulement d’une impunité totale, mais sont en plus libres de commettre à nouveau de telles atrocités dans le futur», prévient à Genève Tirana Hassan, responsable de l’unité chargée de répondre aux crises pour Amnesty International

Aung San Suu Kyi, elle, est en train de perdre tous ses soutiens, notamment parmi les défenseurs des droits de l’homme. Après Oxford, Glasgow ou encore Newcastle, Edimbourg, en Écosse, vient de lui retirer son prix de la liberté en raison de son refus de condamner les violences contre les Rohingya. À Winnipeg, au Canada, le Musée pour les droits de la personne a retiré son nom et son portrait de la chronologie des grands défenseurs des droits de la personne dans le monde.

(TDG)

Créé: 27.08.2018, 19h22

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