Pékin étend son empire depuis la face cachée de la Lune

ChineVéritable exploit, le premier alunissage de l’autre côté de notre satellite doit aussi renforcer un pouvoir chinois divisé et contesté

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est une première mondiale: lancée par la Chine le 8 décembre, la sonde Chang’e 4 s’est posée jeudi sur la face cachée de la Lune. Si cela n’avait jamais été fait auparavant, c’est qu’aucune communication directe n’est possible entre la Terre et cette zone lunaire. Pour résoudre le problème, les techniciens chinois ont d’abord lancé un satellite-relais qui leur permet de commander la sonde et son char lunaire.

Le fait de se trouver «à l’ombre de la Terre» va désormais permettre une moisson d’expérimentations inédites grâce à une série d’appareils embarqués, tels ce spectromètre néerlandais qui écoutera les explosions solaires et ce spectrographe qui analysera sol et sous-sol. Un incubateur fera pousser des plantes et des vers à soie, accumulant de l’expérience pour une future base lunaire habitée, une station orbitale et une mission vers Mars.

L’annonce a été saluée par des dizaines de milliers d’internautes et par la Bourse de Shanghai. Plusieurs start-up de services spatiaux, comme Beijing Aerospace Changfeng, ont gagné plus de 10% à la clôture. Le gouvernement chinois, anxieux de capitaliser sur ce succès, a lui-même encouragé la diffusion de la nouvelle. Car d’autres perspectives sont moins bonnes.

Craintes pour l’emploi

Le bras de fer commercial sino-américain s’enferre depuis maintenant plus de six mois. La Chine vend beaucoup moins aux États-Unis ses télévisions, ordinateurs ou panneaux solaires, taxés de 10% à 25%. Par centaines, les usines chinoises quittent le pays pour aller s’installer au Vietnam ou en Thaïlande, dans l’espoir d’éviter les taxes américaines. En 2019, en cas de poursuite des hostilités, deux à trois millions d’emplois seront menacés, selon le «South China Morning Post» de Hongkong.

Dans ses vœux du Nouvel-An, le président Xi Jinping a évoqué les «périls et dangers inimaginables» qui attendent le pays à l’avenir, que seule la discipline au sein du Parti devrait permettre d’affronter. Même après avoir démis ou fait arrêter 1,5 million de cadres, le chef de l’État fait face à une contestation interne, des milieux proches de l’ancien président Jiang Zemin comme des milieux d’affaires.

Capital Economics, firme indépendante de recherche, prédit que les deux sources de la croissance chinoise, l’investissement public et l’exportation, ont atteint leurs limites: la dette chinoise s’emballe et le rendement décline. La consommation n’absorbe que 39% du PIB de 12 000 milliards de dollars, contre 44% à l’investissement.

Pire, le vieillissement démographique de la Chine s’accélère, avec un solde de naissances en dessous des 15 millions en 2018, le plus bas depuis l’an 2000. Hua Changchun, économiste chez Guotai Junan, commente: «Une coupe raide dans les naissances signifie sans doute le début d’une phase longue de contraction de la population.» Ainsi, un scénario cauchemardesque se profile pour les autorités, selon lequel un jeune actif devrait supporter quatre retraités en 2050. La Chine deviendrait vieille avant d’être riche!

La mise en garde de Xi

Ce genre d’angoisse peut en partie expliquer le semi-ultimatum adressé à Taïwan par Xi Jinping le 31 décembre, enjoignant à l’île «rebelle» de retourner à la mère patrie avant de voir l’armée chinoise venir la chercher.

Cela peut également expliquer les fermetures forcées (accompagnées de multiples arrestations de pasteurs, imams et fidèles) de trois églises protestantes et trois mosquées en décembre, l’incarcération d’un jeune leader étudiant maoïste en désaccord avec le régime, l’assignation à résidence du chercheur de Shenzhen ayant récemment défrayé la chronique en faisant naître des jumelles génétiquement modifiées.

Tout cela peut aussi expliquer l’obligation faite les 25 et 26 décembre aux membres du Bureau politique de se livrer à des séances de critique et d’autocritique, comme au temps de Mao Zedong. Dans ce climat délétère, la Chine a bien besoin de se rassurer sur sa supériorité en matière spatiale. (TDG)

Créé: 03.01.2019, 19h58

«Une étape chinoise sur le chemin vers Mars»

C’est entendu, avec Chang’e-4, Pékin se pose en puissance spatiale face à des États-Unis qui se préparent à installer un laboratoire en orbite autour de notre satellite, future escale pour des missions autrement plus éloignées. «On se retrouve un peu dans la configuration des années 60, lorsque les États-Unis étaient allés sur la Lune en raison de la concurrence soviétique», reconnaît Stéphane Udry, le responsable de l’Observatoire de Genève.

Mais sur le front scientifique, «l’intérêt principal de la mission chinoise est de s’inscrire dans un processus qui permettra à terme de ramener des échantillons de la face cachée de la Lune – très différente en raison du nombre et de la profondeur de ses cratères», explique de son côté l’ancien directeur de l’observatoire de Sauverny, André Maeder. La zone d’alunissage – le cratère Von Karman, profond de 12 000 mètres – permettra au robot chinois d’atteindre des couches rocheuses pouvant confirmer que la topographie dantesque de la face cachée de la Lune a bien été causée par d’intenses bombardements, il y a 4 milliards d’années. Un cataclysme qui aurait pu frapper la Terre, sur laquelle la vie commençait à apparaître…

Autre intérêt, éclairer la formation du système solaire, même si en la matière, «l’atterrissage de la sonde européenne Rosetta/Philae sur une comète a été tout aussi important, ces objets portant en eux les traces de la formation initiale de notre système», tempère Stéphane Udry.

Pour son prédécesseur, l’alunissage de jeudi représente tout autant une «étape chinoise» dans «le programme spatial le plus passionnant qui s’ouvre, celui de l’exploration de Mars». L’astronome rappelle qu’un océan a existé sur cette planète pendant un milliard d’années. Et que la recherche de traces de vies – «pourra-t-on y retrouver des bactéries dans le sol? Ont-elles le même code ADN que sur Terre?» – demeure «la question ultime de l’exploration spatiale».

Aux yeux de Stéphane Udry, qui dirige le département d’astronomie de l’Université de Genève, «cette mission chinoise reflète le devoir qu’à l’humanité d’explorer son environnement proche – à commencer par la Lune». Se poser sur sa face cachée «parle à l’imaginaire de la même manière que le programme Apollo - ou la découverte de l’Amérique, il y a cinq siècles», estime ce dernier. Avant de rappeler que des centaines de personnes avaient accueilli, en 2014 à Berne, le signal envoyé par la sonde Rosetta après dix ans de voyage – «tel le bip du premier Spoutnik».

Pierre-Alexandre Sallier

Articles en relation

La Lune a rendez-vous avec la planète Mars

Astronomie Le ciel nous fait un joli cadeau vendredi soir, avec la plus longue éclipse lunaire du siècle. Et la planète Mars, teintée de rouge orangé, brillera à ses côtés. À ne pas manquer. Plus...

Le «Palais Céleste» va retomber sur Terre. Mais où?

Espace Une station orbitale chinoise est en train de chuter vers la Terre. Son cas soulève la question de la gestion des déchets spatiaux Plus...

La Suisse spatiale mise sur les États-Unis

Technologies En cette période incertaine pour la branche en Europe, la Suisse investit dans la conquête américaine de l’espace Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le Parlement veut plus de femmes à la tête des grandes entreprises
Plus...