«La Corée du Nord se métamorphose loin des clichés occidentaux»

Evolution Le pays est pauvre, ses campagnes encore misérables. Mais une classe moyenne émerge, la mue en cours est spectaculaire.

Le leader nord-coréen Kim Jong-Un aux côtés du président sud-coréen Moon Jae-In.

Le leader nord-coréen Kim Jong-Un aux côtés du président sud-coréen Moon Jae-In. Image: DUKAS/ZUMA

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Des immeubles flambant neufs, des galeries marchandes pleines de boutiques ouvertes tard le soir, des vendeurs de rue, des centres commerciaux avec supermarchés, pizzerias, cafés et stands de glaces, des piscines, des centres sportifs, des parcours de skateboard, des cinémas 3D, des parcs d’attractions, des zoos… et même un aquarium à dauphins! Non, vous n’êtes pas en Californie, mais bien en Corée du Nord. Bien loin de l’image qu’on s’en fait habituellement. L’émergence rapide d’une classe moyenne est de plus en plus visible à Pyongyang, mais aussi dans d’autres grandes villes. Pure vitrine du régime? Ou signes visibles d’une métamorphose en profondeur? Loin du battage médiatique lié à l’enjeu nucléaire, la transformation du pays est spectaculaire, affirme Juliette Morillot, qui a publié avec Dorian Malovic «Le Monde selon Kim Jong-un» (Robert Laffont 2018) et «La Corée du Nord en 100 questions» (Tallandier 2016).

La classe moyenne, dites-vous, est embryonnaire mais puissante. Quelle part de la population représente-t-elle au juste?

Impossible de la quantifier. Je ne fais confiance ni aux statistiques nord-coréennes, ni à la contre-propagande occidentale. Ce que je peux affirmer, c’est que la classe moyenne est très visible à Pyongyang, dans les capitales des provinces et d’autres grandes villes. La métamorphose y est spectaculaire. Mais même dans les campagnes les plus pauvres, l’économie de marché a fait son apparition. L’esprit d’entreprise est présent un peu partout dans ce pays communiste (ndlr: où l’État couvre donc les besoins de base).

Certains parlent de révolution sociale, d’autres y voient une simple vitrine du régime. Qu’en est-il réellement?

Évidemment que les campagnes nord-coréennes sont encore très pauvres! Mais je me suis trouvée au fin fond du pays, sans aucune surveillance, face à une dame âgée qui vendait librement des kiwis sauvages. Elle m’a annoncé le prix en dollars. Comme je n’en avais pas sur moi, j’ai payé en wons (ndlr: devise locale)… mais elle m’a rendu la monnaie en dollars et en yuans! Ce n’est qu’une anecdote parmi tant d’autres. La logique de marché est très largement répandue. Même sur les toits de chaume, on voit apparaître des panneaux solaires…

Quand a eu lieu le tournant?

Plutôt qu’un tournant, c’est une accélération qui s’est produite depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un (ndlr: en décembre 2011). Mais à l’origine, ceux qu’on appelle les donju (c’est-à-dire les maîtres de l’argent) ont fait leur apparition durant la grande famine des années 1990, quand le système de distribution de l’État s’est effondré. Les pères de famille, obligés de pointer à l’usine, étaient démunis. Mais parmi les femmes qui travaillaient aux champs, certaines ont fait le périple jusqu’en Chine voisine et acheté des denrées qu’elles revendaient ensuite en Corée du Nord, après avoir soudoyé les douaniers. Des marchés noirs se sont créés un peu partout dans le pays grâce à ces femmes qui ont appris à marchander, à faire fructifier l’argent, à mettre sur pied des tontines et investir dans l’achat de camions, etc.

Kim Jong-il, père du leader actuel, laissait faire?

Pas officiellement. Mais pour contenir la grogne populaire, le régime ouvrait et fermait les frontières, s’en servant comme de vannes de sécurité. Puis dès 2002, Kim Jong-il a envoyé des émissaires dans le sud de la Chine et en Mongolie pour observer l’ouverture des marchés. Il a créé en Corée du Nord des zones économiques spéciales, qui n’ont pas tout de suite porté de fruits. Mais son fils Kim Jong-un a accéléré la cadence des réformes, remettant à l’honneur la politique du byongjin, c’est-à-dire une «double poussée» vers l’arme nucléaire et vers le développement économique. Il y a quelques jours à Pyongyang, quand il a annoncé devant l’assemblée du parti la fin des tests atomiques et balistiques, les médias internationaux ont voulu y voir un renoncement alors qu’il a simplement annoncé que le premier objectif du byongjin était atteint et qu’il fallait dorénavant se concentrer sur le deuxième volet: la poursuite des réformes économiques!

Concrètement?

Kim Jong-un a simplifié les prises de décision au niveau local, octroyé beaucoup d’autonomie aux provinces, développé une vingtaine de zones économiques spéciales – dont la très fructueuse «Rason» dans le triangle Russie-Chine-Corée du Nord. Le régime a autorisé l’ouverture de restaurants dont les patrons paient une sorte de «patente» à l’État mais gardent pour eux tous les gains supplémentaires. Pareil pour les chauffeurs de taxi et tant d’autres professions. Dans les fermes collectives, les salaires des travailleurs sont en partie payés en nature, ce qui leur permet ensuite de vendre au marché libre des fruits et légumes ou des animaux… En Occident, nous avons une image tronquée de ce pays. Même quand il s’agit des travailleurs «esclaves» envoyés dans les pays du Golfe!

Il n’y a donc pas d’esclaves?

Une grande partie de leur salaire, c’est vrai, est retenu par le régime, mais le reste de leurs revenus est supérieur à ce qu’ils gagneraient en Corée du Nord, sachant que les frais de base de leur famille sont couverts par l’État. J’ai été assise dans un avion à côté d’un de ces «esclaves» renvoyé du Koweït à cause des sanctions internationales contre la Corée du Nord. Il était furieux, car ce travail devait lui permettre d’économiser suffisamment d’argent pour acheter un fonds de commerce à Pyongyang et ouvrir un restaurant avec sa femme à la cuisine et sa fille comme serveuse!

Comment l’essor économique est-il financé?

Mais la Corée du Nord a amassé beaucoup d’argent avant les sanctions de janvier 2016, qui furent les premières à avoir un impact réel! Ce pays dispose de terres rares (ndlr: une matière première stratégique), il entretient des relations commerciales avec de nombreux pays africains et asiatiques, auxquels il vend des armes des minerais, ou encore son savoir-faire: usines chimiques, construction d’innombrables musées et d’autres projets architecturaux… et même la maîtrise des cryptomonnaies. Les Nord-Coréens de la classe moyenne ou de l’élite voyagent en Chine et en Asie du Sud-Est. On parle de «royaume ermite», mais ce pays n’est pas aussi isolé qu’on veut le croire.

Un régime autoritaire qui libéralise l’économie, c’est le modèle chinois, non?

Oui, c’est un peu comme la Chine dans les années 1980, quand personne ne voulait croire que le pays se transformait vraiment. Mais officiellement, pas question d’admettre un modèle étranger. Le nationalisme coréen est très fort, au nord comme au sud de la péninsule. Il s’est construit contre l’écrasement par ses grands voisins. C’est une société structurée par le néoconfucianisme, où l’on valorise la docilité face à l’autorité, l’effort dans le travail et le respect de la science. Au fond, c’est du côté de Séoul qu’il faudrait chercher une comparaison sinon un modèle. Le miracle économique sud-coréen fut conduit dans les années 1960 et 1970 par une dictature militaire. (TDG)

Créé: 06.05.2018, 20h23

Juliette Morillot est rédactrice en chef adjointe d'Asialyst. Spécialiste des deux Corées, elle intervient régulièrement dans les médias en tant qu’experte de la Corée du Nord. (Image: DR)

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