Donald Trump sape-t-il l’alliance américaine en Asie du Nord-Est?

AsieLe sommet entre Trump et Kim a tourné en faveur de Pyongyang, ce qui suscite des inquiétudes à Séoul et à Tokyo.

Le président américain a annoncé qu’il voulait suspendre les «jeux de guerre» avec la Corée du Sud. Ce qui ne laisse pas indifférents ses alliés.

Le président américain a annoncé qu’il voulait suspendre les «jeux de guerre» avec la Corée du Sud. Ce qui ne laisse pas indifférents ses alliés. Image: REUTERS

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Donald Trump renverse la table chez lui, mais aussi hors des États-Unis. En septembre dernier, le «disruptif» président américain menaçait la Corée du Nord de «destruction totale», agitant le «feu et la fureur» à la tribune de l’ONU. Six mois plus tard, il accepte une invitation du leader suprême Kim Jong-un pour un tête-à-tête historique, s’affirmant en «mission pour la paix». Le «sommet du siècle» s’est tenu le 12 juin à Singapour et bouscule la donne géostratégique en Asie du Nord-Est, toujours déchirée par la guerre froide. Le tango diplomatique Trump-Kim prend de vitesse les capitales de la région, de Pékin à Tokyo, qui redoutent un accord bilatéral dans leur dos. Même les alliés américains les plus fidèles, comme le Japon, sont sur leurs gardes face au rapprochement entre ces deux mâles dominants imprévisibles. Le champion de «l’Amérique d’abord» est-il prêt à saborder une alliance américaine patiemment bâtie pour contenir la montée en puissance chinoise? L’appât d’un fracassant «Prix Nobel de la paix» peut-il pousser Trump à un repli américain dans ce nouveau carrefour géostratégique mondial? Le nouveau «grand jeu» asiatique est aujourd’hui plus incertain que jamais.

1. Trump a-t-il bradé le sommet de Singapour?

La rencontre sans précédent était très attendue, mais n’a duré que quelques heures, sous les voûtes coloniales de l’Hôtel Capella, à Sentosa. Depuis plusieurs semaines, l’Administration Trump promettait une «grande nouvelle pour le monde», exigeant une dénucléarisation «complète, vérifiée et irréversible» (CVID) de l’État paria. Mais la montagne accouche d’une souris: la déclaration d’une page signée par les deux leaders se réduit à des engagements généraux, selon une formulation vague qui sied à Pyongyang. «C’est un désastre diplomatique», selon Andrei Lankov, professeur à l’Université Kookmin, qui juge que Washington a manqué une occasion historique d’arracher des concessions au trublion nucléaire. Isolé diplomatiquement six mois plus tôt, étranglé par les sanctions et menacé d’une frappe préventive, le jeune leader a réussi son retour au cœur du jeu, sans prendre aucun engagement tangible. Un triomphe mis en scène par la propagande.

Les capitales de la région saluent néanmoins la poignée de main historique, qui éloigne le spectre d’un conflit dévastateur. Le président sud-coréen, Moon Jae-in, cheville ouvrière du rapprochement lancé lors des Jeux olympiques d’hiver, a réussi son improbable pari: asseoir les imprévisibles Trump et Kim autour de la table. Pourtant, tout reste à faire, pour négocier une feuille de route précise vers la dénucléarisation, alors qu’aucun calendrier ni date butoir n’ont été fixés.

Mais d’autres experts veulent croire que la méthode Trump peut porter ses fruits et que ce sommet est un tournant dans l’histoire troublée entre Washington et Pyongyang. «Trump et Kim partagent une vision confucéenne de la négociation, où l’établissement de relations personnelles est un préalable aux discussions de fond», estime Jasper Kim, auteur de Persuasion (Routledge 2018). Les prochains mois diront si cette approche «top down» (du haut vers le bas) porte ses fruits. 2. Pourquoi le Japon s’inquiète-t-il du rapprochement entre Trump et Kim?

En coulisse, certains alliés américains, Japon en tête, cachent mal leur scepticisme, voire leur inquiétude. «Il y a une véritable anxiété chez les alliés que Trump conclue un accord qui va à l’encontre de l’intérêt de l’alliance», juge Gary Samore, chercheur à Harvard et ancien conseiller de l’Administration Obama. Le premier ministre conservateur japonais, Shinzo Abe, premier leader à visiter la Trump Tower, est désormais pris de court par Washington, garant de sa sécurité. Tokyo redoute un accord bilatéral bannissant les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) nord-coréens menaçant l’Amérique, mais laissant l’Archipel à portée des engins intermédiaires de Kim. «Ce scénario cauchemar nous obligerait à reconsidérer notre alliance», prévient un diplomate nippon. La frange la plus nationaliste plaide pour réformer la Constitution pacifiste du pays, voire pour franchir le seuil atomique, avec la Chine renaissante en ligne de mire. Déjà, Pyongyang s’est enfoncé dans la brèche, en écartant ostensiblement la puissance tutélaire chinoise des négociations, pour mieux semer la division dans l’axe Washington-Tokyo-Séoul.

Les chancelleries attendent avec prudence le véritable démarrage des négociations visant à définir l’ampleur, le rythme et le calendrier de la dénucléarisation, tout comme la levée en parallèle des sanctions, comme l’exige le régime. Et l’échec des pourparlers à six, comme celui des négociations menées sous l’ère Obama, montre l’ampleur des difficultés à surmonter. «Nous n’avons pas vu de destruction de missile, ni de leur système d’arme atomique. Nous n’avons pas vu de réduction de leurs forces. Sur le terrain, rien n’a changé», prévient le général Vincent Brooks, à la tête des troupes américaines en Corée du Sud. Pire, Pyongyang modernise son site nucléaire de Yongbyon, révèlent de nouvelles images satellites analysées par le site de référence 38 North. Des observations pour le moment balayées d’un tweet par la Maison-Blanche: «La véritable histoire c’est que la dénucléarisation est en route», proclame Trump.

3. Trump va-t-il retirer les troupes américaines de Corée?

À Singapour, lors de sa conférence de presse fleuve, Trump prend une nouvelle fois de court l’assistance, et même son allié directement concerné, Séoul. Il annonce qu’il suspend les «jeux de guerre» avec la Corée du Sud pendant la durée des négociations sur la dénucléarisation. Une concession majeure à Pyongyang, sur la forme comme sur le fond. Le terme employé par l’hôte de la Maison-Blanche, pour décrire ces manœuvres conjointes conduites deux fois par an, reprend la rhétorique du régime nord-coréen, qui dénonce chaque année des préparatifs «d’invasion». Au Pentagone, comme chez les militaires sud-coréens, bastion conservateur, l’inquiétude est palpable. La Maison-Blanche est-elle en train de baisser la garde face à l’Armée populaire de Corée, dont l’artillerie est pointée sur les 15 millions d’habitants de la capitale sud-coréenne, à seulement 40 km de la ligne de front? Silence dans les rangs. Les militaires sont priés de soutenir l’ouverture diplomatique, tout en maintenant dans les coulisses leur réactivité en cas de coup de sang ennemi, en ligne avec le traité de défense bilatéral entre Séoul et Washington.

Certains y voient un préalable à un futur retrait des troupes américaines, une exigence récurrente des Kim, qui pourrait être sur la table des négociations. Un «fardeau coûteux» régulièrement dénoncé par Trump qui presse Séoul de contribuer toujours plus à l’effort de défense. Le président est-il prêt à s’asseoir sur le traité de défense bilatéral et quitter la péninsule? «Un traité de paix avec Pyongyang enclenchera automatiquement la question de la présence américaine», prévient Alain Nass, spécialiste des questions de sécurité à Séoul. Mais le centriste président sud-coréen Moon pourrait brider les ardeurs isolationnistes de Trump, en dépit des appels sur sa gauche nationaliste. «Le gouvernement sud-coréen s’opposera à un départ complet des Américains car il a besoin de ces derniers pour contrebalancer la montée en puissance chinoise dans la région», souligne Cheong Seong-chang, expert au Sejong Institute. Premier partenaire commercial de Séoul, la Chine accroît la pression sur son voisin sud-coréen, exigeant un retrait du système antimissile américain.

Pour certains analystes, Kim lui-même n’aurait pas intérêt à un départ complet de l’Oncle Sam, de peur de se retrouver seul en tête à tête face à une Chine décomplexée. Un faisceau de facteurs qui pousse à une diminution des effectifs mais non à un départ des GI.

4. Trump offre-t-il un boulevard à la Chine?

Pékin surveille avec attention le pas de deux entre son protégé Kim et son adversaire américain. Le président Xi Jinping a rencontré le Maréchal trois fois en quelques semaines pour réaffirmer l’axe forgé durant la sanglante guerre de Corée (1950-1953). Pékin redoute d’être marginalisé par ces négociations bilatérales, mais l’apaisement des tensions joue en faveur de la diplomatie chinoise, en écartant le spectre d’une intervention américaine à ses portes, voire d’un chaos sur sa frontière nord-est, en cas de crise. Mieux, le possible repli de la présence américaine agité par Trump répond aux intérêts stratégiques chinois à long terme. «L’objectif ultime de la Chine est d’affaiblir la présence américaine en Asie pacifique», rappelle Alice Ekman, chercheuse à l’Ifri. Au point que certains experts, même conservateurs, tirent la sonnette d’alarme à Washington. «Nous ne devons pas mettre en péril l’alliance au nom d’un accord bâclé avec Pyongyang. Le vrai défi stratégique, c’est la montée en puissance de la Chine», rappelle Victor Cha, ancien négociateur de l’Administration Bush. Avec la crainte que Trump ne sacrifie les intérêts américains en Asie sur l’autel de sa campagne pour la réélection en 2020. Car le bras de fer américano - nord-coréen est scruté par l’ensemble des capitales asiatiques, de Tokyo à Singapour, ou Taïwan, comme un test de la volonté de Washington de s’investir durablement en Asie face à l’Empire du Milieu renaissant. (TDG)

Créé: 05.07.2018, 21h52

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