La voix d'Angelina et le silence des «Nafissatou»

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Le scandale Harvey Weinstein a déclenché un phénomène quasi planétaire. Depuis que des actrices en vue – dont Angelina Jolie, pour n’en citer qu’une – ont eu le courage de dénoncer les agressions sexuelles du roi des producteurs d’Hollywood, d’autres femmes ont brisé le silence. Ce sont elles que le magazine Time a voulu saluer en les désignant «personnalité de l’année 2017». Dans les milieux culturels, intellectuels, académiques, politiques, la presse, la télévision ou chez les étudiants, de nombreux hommes ont été mis en cause pour leur comportement sexiste, leurs gestes déplacés, leurs avances répétées jusqu’à l’intolérable, quand ils n’ont pas été auteurs de faits punissables par la loi.

La révolte ne s’est pas manifestée dans les petites administrations, les grandes surfaces, les PME, les usines…

L’appartenance sociale des femmes qui ont témoigné pourrait laisser croire que ces affaires ne concernant que certains cercles. Une enquête sur les violences faites aux femmes, renouvelée chaque année en France depuis quinze ans, démontre le contraire. Le harcèlement touche tous les milieux sociaux. Et que dire de ce sondage qui indique qu’une femme sur trois ne se sent pas en sécurité quand elle marche seule dans la rue. La révolte à laquelle on assiste aujourd’hui pourrait entraîner une véritable révolution des mœurs. Sauf que cette fameuse libération de la parole ne s’est pas encore manifestée dans les petites administrations, les grandes surfaces, les PME, les usines, les commerces et les campagnes. Le viol d’une modeste employée d’un hôtel de New York – dont le nom, Nafissatou Diallo, a fait le tour de la planète – n’avait pas, en son temps, déclenché une profusion de témoignages.

L’affaire DSK en 2011 et ses suites avait pourtant rappelé de façon emblématique que les agressions sexuelles sont affaire de domination et d’humiliation. Car ce sont bien celles qui sont les plus fragiles socialement, soumises à une hiérarchie sans égards, qui sont à la fois les plus exposées et les moins susceptibles de témoigner. Car elles disent toutes, sous couvert d’anonymat, craindre alors «de perdre leur emploi».

Dans ces affaires, le sentiment de culpabilité de la victime faisait jusqu’ici écho au sentiment d’impunité du harceleur. Cette distorsion a longtemps produit le silence des victimes et le déni des bourreaux. C’est sans doute cela qui commence à changer. Des Angelina Jolie parlent pour elles-mêmes, mais aussi pour toutes les Nafissatou Diallo qui se taisent encore. Des hommes commencent aussi à exprimer leur condamnation de tels comportements, tandis que l’impunité s’efface au fil des plaintes et des procès. Les femmes et les hommes devront néanmoins veiller à ce que des relations de séduction et de «doux commerce amoureux» puissent encore se jouer sans faux procès. Au risque de tomber dans les travers de la société américaine, où un homme évite de prendre l’ascenseur en étant seul avec une personne du sexe opposée.

Il est frappant de constater que la vague de dénonciations de prédateurs sexuels a été la plus forte dans les sociétés réputées les «plus égalitaires». En Suède, depuis le scandale Weinstein, des tribunes signées de plusieurs milliers de femmes, chanteuses d’opéra, danseuses, musiciennes, journalistes, juristes, employées de l’Église luthérienne ou d’entreprises high-tech, ont été publiées presque chaque semaine dans la presse. On claironne à Stockholm que ce mouvement annonce la fin de la société patriarcale. Mais, même là-bas, il faudra attendre que des employées de société de nettoyage, des caissières de supermarché ou des ouvrières d’usine se révoltent à leur tour contre des hommes qui s’autorisent tout vis-à-vis d’elles pour pouvoir l’affirmer. Ce jour-là, notre société patriarcale aura vraiment changé. (TDG)

Créé: 07.12.2017, 16h50

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Russiagate: y a-il eu collusion entre Trump et Poutine?
Plus...