«La solution au Venezuela passe par la fin de l'usurpation»

Le chef de l'opposition et président autoproclamé Juan Guaido affiche sa détermination à renverser la «dictature» de Nicolas Maduro et demande des élections libres.

Juan Guaido, 35 ans, s'est autoproclamé président la semaine dernière, contestant le pouvoir de Nicolas Maduro.

Juan Guaido, 35 ans, s'est autoproclamé président la semaine dernière, contestant le pouvoir de Nicolas Maduro. Image: AP/Fernando Llano

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Joint par téléphone dans la nuit de samedi à dimanche, Juan Guaido, président de l'Assemblée autoproclamé président du Venezuela, repousse toute idée de dialogue avec Nicolas Maduro, qui, à ses yeux, a «usurpé le pouvoir». Mais il tend la main aux militaires et fonctionnaires avec lesquels il veut enclencher un processus menant à des «élections réellement libres».

Pourquoi qualifiez-vous le président Nicolas Maduro de président illégitime?

Pour une simple raison: il n'y a pas eu d'élection présidentielle en 2018. L'État de droit a été mis en pièces, les pouvoirs publics sont bloqués, la liberté d'expression n'existe plus, les opposants subissent des persécutions. Il y a 140 prisonniers politiques en ce moment au Venezuela, et plus de 1000 responsables politiques ont été contraints à l'exil. Tout cela fait de ce régime vénézuélien une dictature. Son expression la plus visible a été le rejet de la candidature à la présidentielle d'hommes politiques qui devraient être à Miraflores (palais présidentiel) aujourd'hui. L'exécutif actuel a usurpé le pouvoir. C'est un régime dictatorial.

Le Mexique a proposé sa médiation entre l'opposition et le gouvernement de Nicolas Maduro. Pourquoi la refusez-vous?

En 2017, il y a eu une tentative de médiation avec Julio Borges, qui dirigeait à l'époque le Parlement vénézuélien. Il est maintenant en exil forcé et l'un de ses principaux collaborateurs, Fernando Alban, a été assassiné alors qu'il était aux mains du Sebin, la police politique de ce régime. À l'époque, nous avions montré que nous étions prêts à discuter. Aujourd'hui, nous ne voulons pas nous prêter à un processus utilisé par le pouvoir pour seulement gagner du temps, alors que les gens meurent de faim et sont confrontés aux pénuries de médicaments. Tout ce qui pourrait donner du temps à un régime assassin ne sera pas acceptable. La solution politique à la crise passe par la fin de l'usurpation du pouvoir, un gouvernement de transition et des élections réellement libre. La seule question est: comment mettre en mouvement ce processus.

Vous refusez toutes négociations avec le pouvoir de Maduro?

Nous sommes dans une situation difficile. Maduro a déjà fait semblant de discuter pour gagner du temps, croyant qu'il pouvait se moquer du peuple vénézuélien et du monde entier, car plusieurs pays, et même le Vatican, ont participé à ces discussions. Tout ce qui pourrait contribuer à une solution politique sera bien accueilli par l'opposition. Mais la solution politique passe par une élection réellement libre. Nous n'allons pas nous prêter à une nouvelle farce électorale, comme celle qui a eu lieu en 2018.

Comment avez-vous accueilli la déclaration du président Macron, et celles des gouvernements espagnols et allemands, exigeant la convocation d'élections rapidement?

Je voudrais le remercier, non seulement à titre personnel, mais aussi au nom de tous les Vénézuéliens, qui exigent aujourd'hui la démocratie et le respect de ses valeurs fondamentales: la liberté et l'égalité. Cette prise de position forte est très importante pour nous. Il est important de défendre la démocratie à tout moment. Au Venezuela, nous pensions que la démocratie était un acquis, et nous l'avons perdue. Nous vivons dans une dictature qui a rompu avec l'ordre constitutionnel.

Les responsables européens demandent l'annonce d'élection dans moins de huit jours. Est-ce possible?

On peut annoncer une élection, mais le plus important est de réunir les conditions permettant d'organiser une vraie élection, libre et démocratique, avec une révision du registre électoral, la rénovation du Conseil national électoral et la possibilité pour les Vénézuéliens qui sont partis de voter. Voilà qui demande du temps.

Pensez-vous qu'une élection présidentielle pourrait être organisée dans les trente jours comme le prévoit la constitution?

Encore une fois, pour retrouver l'État de droit, remettre en place les institutions du pays, pour qu'elles fonctionnent de façon indépendante, il faudra du temps. Nous sommes dans une situation inédite, qui a conduit 13 % de la population, 3,3 millions de Vénézuéliens, à quitter le pays. Le PIB a chuté de 53 % en cinq ans, ce qui correspond à une situation de guerre. Nous subissons une hyper-inflation de 1 million de pourcents. C'est une tragédie qui provoque la mort d'enfants par dénutrition, des salaires de 2 à 3 dollars par mois ne suffisant pas à nourrir une famille. C'est contre cela que nous luttons.

Quand pensez-vous possible d'organiser une élection présidentielle au Venezuela?

Le plus rapidement possible. Dans deux, trois, six mois, une année… je ne peux pas vous donner une date, car tout dépend de quand nous pourrons mettre en place un gouvernement de transition.

Allez-vous vous présenter à la présidentielle?

Je suis pour l'instant occupé à obtenir la fin de l'usurpation du pouvoir et la mise en place du gouvernement de transition. Cette décision, nous la prendrons après, en fonction d'une multitude de facteurs.

Quel est le rôle politique des Forces armées vénézuéliennes aujourd'hui?

Les Forces armées soutiennent Nicolas Maduro. La majorité des Vénézuéliens veulent un changement, comme on a pu le voir lors de la manifestation du 23 janvier ou lors des législatives de 2015. Mais, pour l'instant, le pouvoir compte sur les forces armées pour se maintenir. C'est pour cela que nous nous sommes adressés très directement aux Forces armées avec la loi d'amnistie. Cette loi d'amnistie a été conçue par une commission du Parlement pour tous les fonctionnaires publics, civils et militaires, qui refuseront d'appliquer des ordres contraires à la Constitution et qui participeront au rétablissement de la démocratie. Nous savons qu'une période de transition est importante pour pouvoir vivre à nouveau en paix.

Quels éléments avez-vous pour parler d'une rupture de la chaîne de commandement au sein des Forces armées?

Premièrement, le commandant en chef des Forces armées, qui est le président de la République, aurait dû être élu par un vote populaire, comme aurait dû l'être le président de la République. Il n'y a plus de président de la République élu, il n'y a donc plus de commandant en chef des Forces armées. Regardez, ensuite, comment ils m'ont arrêté, le dimanche 13 janvier, pour ensuite rapidement me libérer. On ne sait pas exactement pourquoi ils ont agi ainsi, mais, en définitive, il y a eu une grande confusion dans les ordres reçus et exécutés. Cela montre, pour le moins, un flottement au sein de la hiérarchie.

Avez-vous des contacts avec la hiérarchie militaire?

Nous avons beaucoup de contacts avec des fonctionnaires civils et militaires qui sont disposés à défendre la constitution. Pour des raisons de sécurité, ce sont des choses que nous ne pouvons pas révéler.

Comment expliquez-vous que vous soyez toujours libre, alors que beaucoup de leaders de l'opposition sonten prison ou en arrêt domiciliaire?

Il y a plusieurs éléments. Je suis le président du Parlement national et j'ai reçu un appui très important au niveau international. Je pense que ma courte détention a été une erreur, qui a eu un coût très important pour le régime de Maduro.

Pouvez-vous nous donner des détails sur votre arrestation?

Des membres de la Sebin m'ont arrêté je ne sais pour quel motif, ils ne m'ont donné aucune information sur l'origine de l'ordre ayant conduit à mon arrestation. Je leur ai rappelé que je bénéficiais de l'immunité parlementaire, que j'étais président du Parlement, et qu'en m'arrêtant ils se mettaient en marge de la Constitution. Et ils ont décidé, d'eux-mêmes ou à cause d'un ordre venu de leur hiérarchie, de me libérer. Jusqu'ici, il n'y a aucune information officielle sur ce qui s'est passé. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ont arrêté le président de la seule institution légitime du pays, et qu'ils m'ont libéré, probablement par crainte de la réaction de la population.

Actuellement, êtes-vous obligé de vous cacher ou pouvez-vous vivre normalement?

J'ai reçu des menaces de mort, mais nous continuons à faire en sorte de travailler normalement. Je reviens d'une assemblée populaire ; vendredi, nous avons fait une déclaration importante ; mardi prochain, nous avons prévu une manifestation. Militer dans l'opposition au Venezuela comporte des risques. Mais l'opposition est plus unie et plus forte que jamais. Et nous continuons notre combat pour la démocratie.

Créé: 28.01.2019, 19h52

Les atouts du président autoproclamé

Qui est derrière Juan Guaido? Pourquoi n’a-t-il pas tout de suite été incarcéré, comme d’autres leaders de l’opposition? Éclairage en quatre points.

1. Les Vénézuéliens à bout

Le pays est plongé dans la crise depuis l’effondrement du prix du pétrole, dont l’exportation couvre l’essentiel du budget de l’État. Les Vénézuéliens vivent pour la plupart sous le seuil de pauvreté. Environ 10% de la population a cherché refuge à l’étranger. Les manifestants ne sont plus seulement issus des quartiers de la classe moyenne à Caracas, mais aussi des «barrios» populaires, fiefs du chavisme, à travers tout le pays.

2. Les militaires empruntés

Certes, le haut commandement de l’armée est loyal à Nicolas Maduro. Le successeur d’Hugo Chavez a placé des militaires à la tête d’un tiers des ministères et de nombreux officiers aux postes de gouverneurs d’États régionaux. Par contre, simples soldats et officiers subalternes subissent les pénuries comme le reste de la population. Réprimer leurs propres familles, leurs amis, c’est un pas difficile. Or, Juan Guaido promet d’amnistier ceux qui resteront passifs.

3. La Constitution

Juan Guaido se pose en gardien de la Constitution. Propulsé le 5 janvier à la tête du Parlement contrôlé depuis 2015 par une majorité d’opposition, il ne pouvait reconnaître l’investiture de Nicolas Maduro le 10 janvier, car sa réélection en 2018 a été rejetée par les députés et la communauté internationale. Les principaux opposants étaient soit emprisonnés, soit interdits de candidature, soit en fuite. Pour le Parlement, il y a vacance de pouvoir. Or, la Constitution prévoit que le président de l’Assemblée nationale assure l’intérim. Bien sûr, Nicolas Maduro n’en a cure, il a fait élire en 2017 une Assemblée constituante qui a accaparé les pouvoirs du Parlement. Mais ces manœuvres mettent mal à l’aise certains chavistes. Un juge de la Cour suprême a fait défection avant la prestation de serment du président sortant.

4. Washington et ses alliés

Jeudi 24 janvier, au moment de s’autoproclamer président, Juan Guaido savait qu’il serait appuyé par les États-Unis, leurs alliés en Amérique latine (Argentine, Brésil, Chili, Colombie) et en Europe. Washington menace d’intervenir.
Andrés Allemand

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