Au pouvoir, Bolsonaro sera-t-il tenté par l’escalade autoritaire?

BrésilLe gouvernement du nouveau président prendra ses fonctions en janvier prochain. Mais les craintes d’un coup militaire sont déjà là.

Une partisane de Jair Bolsonaro adresse un salut très militaire au vainqueur, dimanche soir devant le domicile du futur chef de l’Etat.

Une partisane de Jair Bolsonaro adresse un salut très militaire au vainqueur, dimanche soir devant le domicile du futur chef de l’Etat. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La scène s’est passée dans la ville de Niterói, juste en face de Rio de Janeiro, quelques heures après l’annonce de la victoire de Bolsonaro. Les militaires paradent, tout sourire, aux cris de «Bolsonaro président» et la foule les applaudit. «C’est inédit et c’est complètement illégal. Ce n’est pas du tout un bon signal», a estimé l’historienne spécialiste de la dictature brésilienne Maud Chiro en voyant ces images.


Lire aussi l'éditorial: Bolsonaro, phénomène mondialisé


Dimanche soir, après l’annonce des résultats, le Brésil a connu de la violence: des maisons de militants du Parti des travailleurs (PT) ont été incendiées, un campement des militants du Mouvement des sans-terre a aussi été attaqué, tout comme des bureaux de l’Ibama, une agence de régulation environnementale qui dépend du Ministère de l’environnement.

Mise à l’épreuve

Ces événements entrent en résonance avec les paroles de Fernando Haddad, le candidat malheureux de la gauche. Ce dernier a déclaré dimanche soir que «les institutions démocratiques sont mises à l’épreuve. Nous avons comme responsabilité de défendre la démocratie, défendre les libertés et ne pas accepter les menaces. N’ayez pas peur, nous allons nous battre.» La gauche a appelé à une grande mobilisation ce mardi soir dans tout le pays pour se poser en opposant au nouveau président. Elle a aussi répété qu’avec les 20% d’abstentions et de votes nuls et les 45 millions de votes pour Haddad, «la majorité de la population brésilienne n’a pas voté pour Bolsonaro». Vu ainsi, le calcul est exact, mais la victoire de Bolsonaro est pourtant significative. Et les garde-fous à son pouvoir semblent bien minces.

Risque

«Le thème central de cette post-élection est le risque d’un coup militaire ou d’une escalade très autoritaire. Ce risque n’existait pas il y a encore un an. Le second de Bolsonaro, le général Hamilton Mourão, a ouvertement parlé d’un coup d’État et tout le monde s’est moqué de lui. Mais maintenant, il est le vice-président élu du Brésil. Donc il n’est pas possible de nier cette possibilité. On peut discuter si ce risque est fort ou faible, mais il existe bien», considère Celso Rocha de Barros, éditorialiste au quotidien «Folha de São Paulo». Comme beaucoup d’observateurs, ce sociologue prédit une forte répression des mouvements sociaux et une faible opposition de la population à ces pratiques.

«Bolsonaro a tendance à se contredire d’une semaine à l’autre, donc (…) on ne sait guère ce qu’il compte faire»

Mauricio Santoro, politologue

Quelles difficultés le nouveau président rencontrera-t-il, si la population ne réagit guère? «Le Brésil est un pays très difficile à gouverner, que ce soit pour la gauche ou la droite. On peut être certain que beaucoup de ses promesses vont être impossibles à réaliser devant la «realpolitik», ajoute Rocha de Barros. Le nouveau président devrait pourtant disposer d’une majorité au Congrès, alors que Dilma Rousseff ne l’a jamais obtenue lors de son second et court mandat. Bolsonaro s’est rapproché avec succès des députés qui appartiennent à un ensemble qu’on dénomme le «centre». Son futur chef de cabinet, le ministre de la Casa Civil, Onyx Lorenzoni, du parti Démocrates (DEM), en fait partie depuis vingt ans. «Il devra en échange leur donner des ministères, et Bolsonaro a déjà promis de nommer cinq généraux. Donc les négociations s’annoncent ardues», avance Celso Rocha de Barros.

Programme vague

Sur son futur programme, les choses sont bien moins claires pour les analystes. «Son programme de campagne est très vague et Bolsonaro a tendance à se contredire d’une semaine à l’autre, donc il est vrai qu’on ne sait guère ce qu’il compte faire», considère le politologue Mauricio Santoro, de l’Université d’État de Rio de Janeiro. A la tête d’un «super ministère» qui regrouperait l’Économie, les Finances, l’Industrie et le Commerce extérieur, il compte nommer celui que les médias brésiliens surnomment le «Chicago Boy» de Bolsonaro: Paulo Guedes, qui a rédigé le programme économique du candidat Bolsonaro et gagné ainsi l’appui des marchés financiers. Il propose de réduire les dépenses, privatiser les entreprises publiques ou encore flexibiliser le marché du travail. L’économiste n’a aucune expérience de l’administration publique mais beaucoup d’ambition.

La justice a cependant annoncé la semaine dernière que le futur ministre était sous enquête pour fraude, ce qui peut aussi bien mettre un terme à sa nouvelle carrière. Pour le reste, il est exact que Bolsonaro est revenu sur beaucoup de ses ambitions: sortir de l’Accord de Paris sur le climat, augmenter à 21 le nombre de juges à la Cour suprême ou réduire le nombre de ministères.

Avant de prendre ses fonctions en janvier prochain, le futur chef de l’État devra aussi être réopéré de sa blessure au couteau suite à l’attentat qui l’a visé en septembre dernier. On ignore la durée de sa convalescence. Une inconnue de plus dans un tableau déjà bien compliqué.


En phase avec les États-Unis de Trump

Jair Bolsonaro a été plus disert sur la politique étrangère qu’il compte mener même s’il n’a avancé aucun nom pour occuper le Ministère de l’Itamaraty. Son grand projet est de se rapprocher des États-Unis, où l’administration Trump semble plutôt conquise par le personnage. Donald Trump a d’ailleurs été le premier à téléphoner au nouveau président brésilien, qui a décrit la conversation avec son homologue américain comme «très amicale».

Les présidents paraguayen, chilien et argentin ont aussi été rapides à le féliciter. Les pays du cône sud redoutent pourtant les nouvelles orientations souhaitées par le président, qui veut renégocier certains aspects du Mercosur. Son prochain ministre de l’Économie a déjà qualifié le bloc commercial «d’idéologique» et ajouter qu’il ne serait plus la priorité de ce gouvernement.

Ni la Bolivie ni l’Uruguay, gouvernés par la gauche, n’ont fait un geste après son élection. Le Venezuela a bien envoyé un message de félicitation «au peuple brésilien» mais le président Maduro a aussitôt ajouté qu’il espérait que le nouvel élu «respecte la souveraineté» du pays frontalier. Sur ce dossier, Bolsonaro a parlé de mettre en place des sanctions commerciales dans la lignée de la politique américaine.

Il veut également stopper le flux de réfugiés au plus vite, ce qui devrait augmenter la pression migratoire sur les autres pays de la région. Il n’a guère évoqué l’Europe dans ses déclarations mais a promis un beau cadeau à son allié italien Matteo Salvini, qui le soutient et l’a félicité: renvoyer en Italie l’ancien militant d’extrême gauche Cesare Battisti, qui avait obtenu un statut de réfugié politique sous le gouvernement Lula. L’Italie souhaite le juger depuis des décennies pour meurtre.

Créé: 29.10.2018, 21h18

Articles en relation

Avec Bolsonaro, ils croient tenir «l’honnête homme»

Brésil Le candidat d’extrême droite devrait être élu président dimanche prochain. Plongée au cœur de son camp. Plus...

«Au Brésil, la démocratie est en danger»

Élection présidentielle À une semaine du second tour, le candidat de gauche Fernando Haddad est à la traîne derrière Jair Bolsonaro. Plus...

Les partisans de Bolsonaro savourent son score et excusent ses excès

Brésil L’euphorie gagne le camp du candidat d’extrême droite, arrivé largement en tête du premier tour de la présidentielle brésilienne. Plus...

L’extrême droite arrive en tête de l'élection au Brésil

Amérique du Sud À la présidence, Jair Bolsonaro obtient un résultat bien supérieur aux estimations qui lui donnaient 40% des voix la veille du scrutin. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après l'accord avec l'UE, Johnson doit convaincre le Parlement
Plus...