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«La misogynie de Donald Trump est un atout politique, elle a assis son autorité»

Le juge Kavanaugh, accusé d’abus sexuels, fera-t-il basculer la Cour suprême? Suspense aux États-Unis, une nation en transition.

Donald Trump (à dr.) écoute son candidat à la Cour suprême, Brett Kavanaugh, lors de l’annonce de sa nomination, en juillet.
Donald Trump (à dr.) écoute son candidat à la Cour suprême, Brett Kavanaugh, lors de l’annonce de sa nomination, en juillet.
REUTERS

Pionnière de l’histoire des genres aux États-Unis, Joan Wallach Scott a ouvert, lundi à Genève, l’année académique de l’Institut de hautes études internationales et du développement. Professeure émérite à l’Institute for Advanced Study de Princeton, au New Jersey, elle a été, ce même lundi, la première femme à recevoir le Prix international Edgar de Picciotto, après Amartya Sen, Saul Friedländer et Paul Krugman. L’ère Trump, dit-elle, va laisser des traces difficiles à effacer, même s’il est réjouissant de voir la mobilisation des femmes et des jeunes. Dans nos démocraties, affirme-t-elle, le sexisme reste un atout politique. Analyse détonante, à l’heure où le Sénat va entendre, ce jeudi, la femme accusant d’abus sexuels le juge Kavanaugh… celui-là même qui risque de faire basculer à droite la Cour suprême!

Dans quel état d’esprit se trouve l’historienne du genre? Désespérée par Trump ou enthousiasmée par le record de candidatures féminines aux élections de novembre?

Difficile de ne pas désespérer. Les dégâts sont durables, ce président misogyne a rempli les tribunaux de juges ultraconservateurs, sans parler du basculement à droite de la Cour suprême si le candidat Brett Kavanaugh est confirmé cette semaine par le Sénat. Tous ces magistrats sont nommés à vie et nombre d’entre eux sont jeunes. Alors même si le Parti démocrate remporte la majorité des sièges aux élections législatives de novembre, il ne pourra pas changer la donne juridique avant longtemps. Et ce n’est pas tout, il y a d’autres dégâts durables: l’abandon des politiques environnementales, les coupes fiscales détricotant ce qui reste du système de santé et de la protection sociale, le fait d’avoir libéré la parole des suprémacistes blancs…

Donc la vague féminine ne vous impressionne pas?

Si, bien sûr, on n’a jamais vu autant de femmes se porter candidates à des élections! Elles ne rêvaient pas de devenir politiciennes, c’est la situation qui les y a poussées. Dans la génération de mes enfants, je vois des femmes se transformer en activistes hyperefficaces, réunissant des centaines de manifestantes en un rien de temps grâce aux réseaux sociaux. Les jeunes, plus généralement, se réapproprient la politique. Ils appellent à la résistance.

Donc, pour l’avenir immédiat, en tant que féministe, êtes-vous optimiste ou pessimiste?

Nous sommes à la croisée des chemins. Si Brett Kavanaugh est confirmé à la Cour suprême, on verra se multiplier les obstacles à l’avortement, à la contraception, mais aussi aux études de genre, à l’éducation sexuelle ou à l’enseignement de la théorie de l’évolution (pour le bonheur des créationnistes affirmant qu’Ève est issue de la côte d’Adam). Ce sera une régression phénoménale. Par contre, si le juge Kavanaugh n’a pas l’aval du Sénat, si aucun autre magistrat conservateur n’est confirmé d’ici aux élections de novembre et si les démocrates décrochent une majorité à la Chambre haute, alors Donald Trump devra proposer un candidat modéré et la Cour suprême restera équilibrée.

Vous parlez de la misogynie de Donald Trump. Comment dès lors a-t-il pu parvenir à la présidence? Qu’est-ce que cela dit des États-Unis?

J’étais choquée mais pas surprise par son élection. D’abord, parce que les gens se méfiaient de Hillary Clinton, même dans le camp démocrate. Mais il y eut à mes yeux quelque chose de bien plus déterminant: quand les temps sont incertains, les gens ont encore tendance à se tourner vers une personnalité qui affiche une puissance virile, s’entourant de belles femmes et promettant de protéger son pays. Cette figure de père primal a un attrait libidinal certain, même de nos jours. Quelque 63% des électrices blanches républicaines ont voté pour lui. Elles disent: «Nos maris ne sont pas très différents de lui et nous savons les gérer. Au moins ils assurent nos besoins et notre sécurité.» Ce n’est pas propre aux États-Unis, regardez le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, ou encore le candidat à la présidence brésilienne Jair Bolsonaro. Ils ont tous comme point commun de s’opposer à l’égalité des sexes!

Le sexisme serait donc un atout politique pour Trump?

En réalité, son plus grand atout, c’est le racisme. Quand Donald Trump dit: «Make America Great Again» (ndlr: «Rendons à l’Amérique sa grandeur»), on comprend «Make America White Again» (ndlr: «Rendons à l’Amérique sa blancheur»). Les États-Unis sont en transition démographique, les WASP (ndlr: blancs anglo-saxons protestants) ne sont bientôt plus dominants, nous devenons un pays à majorité multiculturelle. Ce qui ne va pas sans provoquer des résistances. Donald Trump a su capter le vote de colère des Blancs qui rejettent cette évolution. La misogynie du président, elle, a joué un rôle important en l’aidant à asseoir son autorité.

Malgré tout, les États-Unisne sont-ils pas plus égalitaires qu’il y a cinquante ans?

Il y a eu des avancées, à commencer par le droit de vote. Mais il y a aussi des progrès qui dissimulent de l’immobilisme. Dans le monde du travail, on voit davantage de femmes aux postes de cadre, mais très peu parmi les hauts dirigeants. Le plafond de verre n’est pas brisé. Et les salaires ne sont pas égaux. Pour ce qui est de l’émancipation sexuelle, c’est une réalité, mais le phénomène #metoo montre que les femmes restent victimes des jeux de pouvoir masculins. Surtout, la plupart des avancées concernent les classes moyennes. Parmi les plus pauvres, les femmes sont les plus vulnérables, elles assurent les besoins de la famille. Pour elles, il n’y a pas d’égalité.

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