«Rester neutre revient à soutenir l’oppresseur»

VenezuelaRencontre avec Juan Guaidó, président autoproclamé, dans son camp retranché de l’Assemblée nationale à Caracas.

En ces temps troublés, Juan Guaidó, président du parlement vénézuélien autoproclamé chef de l’État, ne peut que rarement dormir chez lui. KEYSTONE

En ces temps troublés, Juan Guaidó, président du parlement vénézuélien autoproclamé chef de l’État, ne peut que rarement dormir chez lui. KEYSTONE Image: Keystone

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Le centre de Caracas est inondé de soleil. Le rendez-vous est prévu à 9 h 30 au siège de l’Assemblée nationale du Venezuela. Le parlement fait figure d’épicentre de la crise car c’est lui qui tient le régime de Nicolás Maduro en échec. Toutes les entrées sont fermées et clôturées. On ne peut y accéder que par une aile du bâtiment sous le contrôle des policiers, des soldats et des agents secrets de la SEBIN, la police politique.

Les bureaux de Juan Guaidó donnent sur un patio tropical planté de palmiers et d’agaves. Selon la légende, le lieu est un bunker. Mais ce n’est qu’une légende. En réalité, il n’y a que quelques gardes du corps et plusieurs collaborateurs. Il est toutefois vrai que le président du parlement, autoproclamé chef de l’État, ne peut que rarement dormir chez lui. Pour communiquer, il n’utilise que des services de messagerie comme Signal ou, tout au plus, Whatsapp.

Dans un complet impeccable, assis derrière le grand bureau présidentiel, Juan Guaidó se dépêche de faire sa revue de presse. Un collaborateur lui montre le magazine britannique «The Economist» qui lui consacre sa couverture, puis le quotidien espagnol «El Mundo», où figure son interview. Il lit brièvement. Enfin, quelqu’un lui tend un téléphone où s’affiche un long message Whatsapp. «Je ne comprends tout simplement pas la position de l’Italie, soupire Guaidó, et surtout je ne comprends rien à ce message.»

La pique d’un député italien

Ce message, c’est un post d’Alessandro Di Battista, député du Mouvement 5 étoiles au parlement italien (ndlr: Rome refuse de reconnaître Juan Guaidó comme nouveau président). Il y écrit: «Si le Venezuela ne détenait pas la première réserve de pétrole du monde, personne ne s’intéresserait aujourd’hui aux droits de son peuple. Il faut avoir le courage de rester neutre en ce moment, je le sais. L’Italie n’est pas habituée à le faire. Nous nous sommes toujours lâchement alignés sur les «exportateurs de démocratie». Nous l’avons fait en Irak, en Afghanistan, en Libye…»

Guaidó secoue la tête: «Je ne connais pas ce monsieur, on m’a dit qu’il est un politicien influent chez vous… Eh bien, il dit des choses incompréhensibles, il compare des processus qui ne sont pas comparables. Ce qui se passe ici est bien plus profond, plus complexe qu’une question de pétrole. Il faut se rappeler que le Venezuela est depuis dix ans le quatrième pays du monde en termes d’investissements dans le secteur pétrolier. Avant nous, il y a la Russie, les États-Unis et l’Arabie saoudite. Mais aujourd’hui, nous extrayons un million de barils par jour (contre huit auparavant), tandis que la Russie, les États-Unis et l’Arabie saoudite en extraient dix. Je ne pense pas qu’il faille être un génie pour comprendre que le régime a volé tout l’argent destiné à développer l’industrie pétrolière. Votre politicien italien ignore ce qui se passe ici. Mais son ignorance conduit également au mépris de la lutte d’un peuple. Une lutte reconnue désormais par le monde entier, en Europe, en Afrique, en Océanie.»

Selfies et détenus politiques

Agacé, Guaidó se lève de son fauteuil et emprunte un couloir dérobé pour se rendre dans la salle de l’assemblée plénière, où l’attendent des proches de prisonniers politiques. «Ces jours-ci, poursuit-il, je parle à de nombreux Italiens. Je reste en contact avec Salvini. Je fréquente les Italo-Vénézuéliens. Mon étonnement face à la position de l’Italie est aussi le leur.»

Beaucoup craignent qu’une fois la transition terminée, le nouveau gouvernement puisse les pénaliser sur le plan commercial. Il y a ici des entreprises importantes comme ENI, mais aussi de nombreux petits entrepreneurs. «Nous sommes un peuple qui garde la porte ouverte. Il n’y a donc pas de danger. Mais il est également vrai à nos yeux que ne pas prendre position dans un moment pareil revient à se ranger du côté de l’oppresseur».

La salle de l’assemblée plénière est pleine à craquer. Guaidó parle pendant une demi-heure. À la fin, il se retrouve assiégé, avant tout par des femmes. Âgées, jeunes, très jeunes. Il les embrasse toutes, donne un coup de main pour les selfies et sourit. Puis il reprend le couloir dérobé vers son bureau.

Même bouger à l’intérieur du bâtiment dont il est président est un problème. En 2017, Nicolás Maduro a créé une assemblée constituante dans le but de vider le parlement de ses fonctions. Et il lui a donné pour siège le même édifice. Cohabitation à la fois grotesque et complexe.

De temps en temps, il faut réserver la salle pour les votes et des escarmouches d’intensité variable éclatent. «Le pays est détruit, Caracas est la ville la plus violente au monde, l’inflation est la plus haute de la planète, il n’y a plus de médicaments dans les hôpitaux. C’est cela, avoir un dictateur à la tête d’un pays plein de pétrole. C’est pour cela que je suis certain que nous serons bientôt reconnus par tous, même par les pays qui ne l’ont pas encore fait. Même par l’Italie.»

«Le dilemme ultime»

Il est 13 heures, et dans une heure se tiendra le dernier rendez-vous de la matinée. Une conférence de presse sur l’aide humanitaire en provenance des États-Unis. Selon Guaidó, ce sera l’étape décisive. «Nous avons entre 150 000 et 300 000 habitants entre la vie et la mort. Si nous ne nous dépêchons pas, ils sont condamnés. La distribution d’aide commencera dans les prochains jours. Et alors, nous placerons l’armée devant le dilemme ultime. Êtes-vous avec le peuple du Venezuela, qui veut cette aide, ou avec le dictateur qui veut la bloquer?» (TDG)

Créé: 07.02.2019, 07h48

La crise politique vénézuélienne s’amplifie et prend une ampleur internationale

Rien ne va plus au Venezuela. Depuis le début du second mandat présidentiel contesté de Nicolás Maduro le 10 janvier, la crise politique ne cesse de s’aggraver. Alors que le successeur d’Hugo Chavez s’accroche à son trône, l’opposition, majoritaire au parlement, a proclamé le 23 janvier son chef Juan Guaidó, président par intérim.

Des dizaines de milliers de manifestants ont investi les rues de Caracas pour exiger le départ du dirigeant socialiste. Nicolás Maduro, qui a rejeté dimanche l’ultimatum européen pour l’organisation d’une présidentielle anticipée, l’état-major de l’armée (pilier de son régime), ainsi que la Russie, la Chine, Cuba, la Corée du Nord et la Turquie notamment, accusent les États-Unis d’orchestrer un coup d’État.

Mais une quarantaine de pays, dont 19 États membres de l’UE, les États-Unis, le Canada et une douzaine de pays latino-américains appartenant au groupe de Lima, reconnaissent désormais Juan Guaidó, 35 ans, comme «président par intérim» en vue de l’organisation d’«élections libres».

Trouver une issue à cette crise est d’autant plus urgent que l’ancien fleuron de l’Amérique latine est en plein marasme économique. Chute des revenus pétroliers, principale ressource du Venezuela, et hyperinflation provoquent de graves pénuries de vivres et de médicaments. Plus de 4 millions de Vénézuéliens ont déjà fui ce pays où, selon certaines estimations, 80% de la population serait dans le dénuement.

Face aux pressions de l’UE et de l’opposition, Maduro a relancé l’idée de législatives anticipées dans le courant de l’année. De son côté, Guaidó a annoncé l’arrivée d’une aide humanitaire internationale dans des centres de collecte installés de l’autre côté de la frontière.

Mercredi, on apprenait par le député de l’opposition, Franklyn Duarte, que les premiers camions d’aide avaient été bloqués à la frontière avec la Colombie par des proches de Maduro. Le chef de l’État chaviste assure qu’il ne permettra pas qu’on humilie son pays avec un «show d’aide humanitaire». Alors que, selon le «président par intérim», «près de 300 000 Vénézuéliens risquent de mourir».

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