«En torturant, les États-Unis ont alimenté le terrorisme»

États-UnisAncien haut responsable du NCIS et spécialiste d’Al-Qaida, Mark Fallon participe à une conférence exceptionnelle cet après-midi à l'Université.

Image: Mark Fallon / Twitter

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Excusez du peu: Mark Fallon fut sous-directeur adjoint du NCIS pour l'antiterrorisme, chef des opérations de contre-espionnage de la Division Europe, Afrique et Moyen-Orient et cadre supérieur du Département de la sécurité intérieure. Après les attentats du 11 septembre 2001, il devient le commandant adjoint de la force opérationnelle militaire créée pour traduire les terroristes en justice devant les commissions militaires de Guantánamo Bay, à Cuba. Il est à Genève pour la conférence organisée par l’Université pour le 35e anniversaire de la Convention de l’ONU contre la torture (16h15-20h à UniMail, salle MR290). Entretien sans langue de bois.

La torture, dites-vous, ça ne marche pas. Vraiment?
C’est évident: si maintenant je vous torture, que vous soyez coupable ou innocent, vous me direz exactement ce que j’ai envie d’entendre, car vous voudrez que la souffrance cesse au plus vite. Je ne saurai pas si vous m’avez dit la vérité ou inventé une histoire de toute pièce. Cela peut avoir de graves conséquences! On l’a vu aux États-Unis.

À votre avis, quelles furent les pires erreurs commises par les États-Unis à cause de ces interrogatoires musclés?
Le détenu Abou Zoubaydah (ndlr, voir photo ci-dessous) était considéré comme le numéro 3 d’Al-Qaida. Il a tout subi: simulacres de noyade (ndlr: 83 fois!), privation de sommeil, isolement, confinement, températures extrêmes, bombardement de sons assourdissants, humiliations religieuses et sexuelles… Il a donné des noms, révélé des projets d’attentats, mais tout était faux. Finalement, les autorités ont dû reconnaître qu’il n’était pas du tout membre du réseau terroriste.

Autre exemple alarmant: Ibn al cheikh Al Libi (ci-dessous), un haut responsable avéré d’Al-Qaida, a «avoué» sous la torture que le régime de Saddam Hussein formait à l’utilisation d’armes de destruction massive un certain nombre de terroristes envoyés par Oussama Ben Laden. Pour les experts, cette «confession» ne faisait aucun sens, mais l’administration Bush s’en est quand même servie pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003. Plus tard, Al-Libi a reconnu qu’il avait menti.

D’accord, mais pour autant les interrogatoires sans torture sont-ils davantage fiables?
M.F.: Sous la présidence de Barack Obama, avec l’interdiction des interrogatoires «musclés», des chercheurs ont dû plancher sur des alternatives efficaces. Or, selon les études menées, environ un tiers des personnes capturées sont susceptibles de fournir des informations fiables. C’est dans la nature humaine. D’ailleurs, ce n’est pas une surprise: Hanns Scharff, le plus prolifique des interrogateurs nazis, était connu pour ne jamais recourir à la violence: il obtenait des confidences lors de simples conversations avec les détenus. Il les traitait bien, leur offrait à boire, se promenait avec eux, établissait une relation de confiance… Après la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine s’est directement inspirée de ses méthodes, car la fiabilité des informations est beaucoup plus grande. Je sais bien qu’au cinéma ou dans les séries télévisées, on donne l’impression que la torture est utile. Mais c’est faux.

Si c’est si contreproductif, pourquoi les États-Unis de George W. Bush ont-ils opté pour la torture?
Par ignorance. Par arrogance. Par peur. Et aussi, peut-être, par sentiment de culpabilité. Après les attentats du 11 septembre 2001, qui ont tué près de 3000 personnes aux États-Unis et traumatisé la population américaine, la présidence Bush a décidé qu’il ne fallait plus prendre de gants. La CIA a pris la direction des investigations, alors que l’agence de renseignement n’était vraiment pas la plus expérimentée. La Constitution a été contournée: au lieu de confier à la Justice américaine les suspects de terrorisme, on a enlevé les «ennemis combattants» et créé des «sites noirs» pour les détenir - et les torturer - hors du territoire des États-Unis. Une véritable catastrophe. Notre pays, qui se voulait «libérateur», a projeté une image de tortionnaire et alimenté, ce faisant, le terrorisme.

Craignez-vous une nouvelle dérive aux États-Unis, sous la présidence Trump?
Bien sûr! Lorsqu’il était encore candidat à la présidence, Donald Trump déclarait que «le simulacre de noyade, ce n’est pas suffisant». Je suis inquiet car j’entends déjà dire que la pratique de l’isolement fait son retour. Mais à présent, j’ose croire que nous sommes mieux outillés pour combattre ceux qui veulent réintroduire la torture. Il y a vingt ans, nous ne pouvions pas nous appuyer sur tous ces travaux de recherche qui ont été entrepris depuis. Regardez tous les spécialistes réunis ce mardi à Genève pour un séminaire sur la question! Certains d’entre nous développent un «protocole universel pour les interrogatoires» que nous allons soumettre à l’ONU. Et quand nous présentons nos techniques aux services de police, dans le monde entier, on nous écoute avec attention. Les limites de la torture, ils connaissent bien. Eux aussi veulent des interrogatoires plus efficaces.

Créé: 10.12.2019, 12h37

Interrogatoires, mode d’emploi

Ce mardi, pour la Journée mondiale des droits de l'homme et le 35ème anniversaire de l'adoption de la Convention des Nations Unies contre la torture, l’Université de Genève (UNIGE) réunit donc une trentaine d’experts mondiaux pour une conférence internationale sur les interrogatoires et la torture.

Mark Fallon y présentera l’ouvrage sur les interrogatoires et la torture, qu’il a co-édité avec des chercheurs de l’Université de Genève.

Sami El-Haj, directeur du Département des libertés publiques et des droits de l'homme du Réseau Al-Jazeera (Qatar), présentera sa perspective sur la question en tant qu’ancien détenu de Guantánamo ayant survécu à la torture.

Nils Melzer, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, donnera également une allocution.

Infos pratiques
De 16h15 à 20h à UniMail, salle MR290
Conférence en anglais

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