Les révélations d’Abou Hafs, ex-numéro 3 d’Al-Qaida et ami personnel de Ben Laden

Extraits du livre «L’histoire secrète du djihad»L’un des acteurs majeurs de l’histoire du djihadisme, ex-conseiller religieux d’Al-Qaida, livre des secrets de la nébuleuse terroriste.

Abou Hafs al-Mauritani, mufti d’Al-Qaida, dans le salon de sa maison de Nouakchott, en Mauritanie, avec Lemine Ould M. Salem, l’auteur du livre.

Abou Hafs al-Mauritani, mufti d’Al-Qaida, dans le salon de sa maison de Nouakchott, en Mauritanie, avec Lemine Ould M. Salem, l’auteur du livre. Image: LEMINE OULD M SALEM

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Durant trois semaines, dans un quartier chic de Nouakchott, en Mauritanie, Lemine Ould M. Salem, correspondant de la Tribune de Genève et 24 heures au Sahel, a pu interroger chez lui Abou Hafs al-Mauritani, qui fut le président du conseil de la charia d’Al-Qaida et le tuteur de la famille Ben Laden. Ces entretiens et la lecture des mémoires du mufti lui ont permis d’écrire un livre dans lequel un des acteurs au cœur de l’organisation terroriste fait de rares révélations sur l’histoire du djihadisme contemporain.

Paru chez Flammarion en ce début d’année, L’histoire secrète du djihad raconte Al-Qaida de l’intérieur. Nous en publions ici quelques-unes des bonnes feuilles. Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien spécialiste des mouvements djihadistes, a déjà consacré un livre au «Ben Laden du Sahel» Mokhtar Belmokhtar. Il est aussi le coréalisateur de Salafistes, un documentaire dont certaines séquences réalisées à Tombouctou inspireront des passages du film de fiction oscarisé Timbuktu, du réalisateur Abderrahmane Sissako.

Avec ce nouveau livre, il éclaire l’histoire d’Al-Qaida de 1992 jusqu’au 11 septembre 2001. Opposé à ce projet d’attentat – qui fit 2996 morts et plus de 6000 blessés – Abou Hafs quittera l’organisation terroriste en 2001. Il reprochait à Ben Laden de ne pas respecter l’allégeance faite à Mollah Omar, l’émir des talibans, et de risquer par cette attaque sur le sol américain l’invasion d’un pays musulman, l’Afghanistan.

Placé en résidence surveillée en Iran en 2003, extradé en Mauritanie, son pays d’origine, en avril 2012, Abou Hafs était libéré en juillet de la même année après avoir été débriefé par les services secrets américains et français. Il ne peut pas quitter la Mauritanie aujourd’hui mais vit dans une grande maison plutôt luxueuse de la capitale mauritanienne, face à celle de l’ex-directeur de la Sûreté de l’État!

C’est à Gao, au Mali, que Lemine Ould M. Salem mesurera l’influence d’Abou Hafs dans les milieux salafistes combattants. Il allait alors interviewer Moktar Belmokhtar. «Abou Hafs a été beaucoup plus difficile à interviewer que ce vétéran du terrorisme algérien au Sahel. Ces entretiens ont été les plus tendus que j’ai réalisés depuis que je suis journaliste», explique notre confrère. «Abou Hafs est un ambitieux, un lettré très présent sur les réseaux sociaux, qui se déclare toujours salafiste. Face à lui, on se méfie des manipulations, d’une imprécision dans une question qui pourrait se retourner contre vous et déclencher une fatwa dont ces hommes sont coutumiers», confie l’auteur. Extraits.

«L’histoire secrète du djihad, d’Al-Qaida à l’État islamique» de Lemine Ould M. Salem, Flammarion, 237 pages, décembre 2017.


«Le 11 septembre aurait pu être beaucoup plus dévastateur»

Voici quelques-unes des bonnes feuilles du livre L’histoire secrète du djihad.

Sur l’arrestation ratée de Ben Laden:

«Oussama ben Laden, le chef d’Al-Qaida, aurait pu être remis aux Américains juste après le 11 septembre grâce à l’intervention du Pakistan. L’allié américain a finalement été trahi. C’est une histoire étonnante que me conte l’ancien mufti d’Al-Qaida. Au lendemain du 11 septembre, les Américains et le reste du monde savent que Ben Laden se cache en Afghanistan, chez les talibans. Si le mollah Omar lui retirait sa protection, il serait à la merci des États-Unis. Il s’agit donc pour Washington de convaincre le mollah de l’intérêt qu’il pourrait avoir à rendre cet énorme service aux Américains. Pas question bien entendu de pourparlers directs. Les États-Unis font appel à leur allié majeur dans la région: le Pakistan. Le chef des services de sécurité pakistanais lui-même va venir plaider la cause américaine auprès du mollah Omar. «J’ai moi-même assisté à cet entretien», assure Abou Hafs. (…) Le Pakistanais est reçu avec égard par le mollah Omar, qui l’écoute attentivement. Le chef des services secrets expose tranquillement la requête américaine: le mollah Omar est instamment prié de «lâcher» Ben Laden, afin qu’il puisse être capturé et extradé vers Washington. Sans doute le Pakistanais évoque-t-il aussi la contrepartie offerte aux talibans par les Américains, mais de cela Abou Hafs ne dit mot. (…) C’est alors qu’a lieu un incroyable retournement de situation: immédiatement après avoir délivré son message, le Pakistanais termine son discours avec cette conclusion: «Mollah Omar, voilà ce que les Américains te demandent. Maintenant, si tu le permets, je vais te donner mon avis personnel sur cette requête: je te conseille de ne pas l’accepter!» Ainsi donc, l’émissaire pakistanais des Américains a rempli sa mission avant d’aussitôt après la saboter!»

Sur le rôle de l’Iran:

«Le régime iranien, d’obédience chiite, était a priori l’un des moins susceptibles d’entretenir des relations avec des djihadistes sunnites dont l’ADN est profondément marqué par la haine des chiites. Pourtant, il est clair que Téhéran a déployé d’innombrables moyens de séduction pour s’attirer la sympathie de Ben Laden et ses amis. Sinon, comment expliquer les efforts des Iraniens pour entrer en contact avec Ben Laden dès son installation au Soudan au début des années 1990? Et comment comprendre le fait que Téhéran ait accueilli à bras ouverts et même «invité» sur son sol des dizaines de djihadistes fuyant l’offensive américaine contre les talibans à partir de la fin 2001? Comment interpréter la présence en Iran, à la même époque, de nombreux membres de la famille de Ben Laden? Mieux, comment les Iraniens, qui n’avaient eu aucun mal à découvrir la véritable identité d’Abou Hafs lorsqu’il s’est réfugié sur leur territoire, ont-ils pu laisser s’échapper un autre «réfugié», Zarkaoui, concepteur de l’État islamique, dont les projets et convictions idéologiques étaient déjà largement connus bien avant qu’il ne s’installe en Irak? Les Iraniens chiites et les sunnites d’Al-Qaida avaient un ennemi commun, l’Amérique.»

Sur la genèse du 11 septembre:

«Comment a mûri l’idée du 11 septembre? En février 1993, Ben Laden et moi étions au Soudan lorsque nous avons appris qu’un attentat à la voiture piégée avait visé la tour nord du World Trade Center de New York, faisant six morts et plus d’un millier de blessés. Un an plus tard, une tentative de détournement de plusieurs avions de ligne américains en Asie du Sud-Est avortait. Ni Ben Laden ni moi-même ne soupçonnions alors que le cerveau de ces deux opérations était Khalid Cheikh Mohammed. D’origine pakistanaise, il avait suivi des études d’ingénieur en mécanique aux États-Unis, puis avait rejoint l’Afghanistan pour s’y battre contre les Soviétiques jusqu’en 1992. Il a monté sa propre organisation djihadiste, et c’est lui, avec son neveu, qui a organisé l’attentat dans les sous-sols du World Trade Center. Oncle et neveu ont aussi réfléchi à une série d’attaques pour faire sauter en même temps une douzaine d’avions de ligne au-dessus de l’océan Pacifique. Ben Laden et Khalid Cheikh Mohammed se sont rencontrés en 1996, et le second est devenu le chef des opérations spéciales d’Al-Qaida. Son idée était de lancer des avions de ligne contre des objectifs américains, mais surtout, sur le sol américain. Au début, Ben Laden n’était pas enthousiaste. L’opération lui semblait complexe et très coûteuse. Mais Khalid Cheikh Mohammed a réussi à convaincre le chef de la branche militaire d’Al-Qaida, Abou Hafs al-Masri (Mohamed Atef), de la faisabilité de l’opération. Il ne cessait de revenir à la charge auprès de Ben Laden pour qu’il accepte son plan. Ce dernier hésitait. Mais la chute d’un avion reliant les États-Unis au Caire l’a poussé à examiner de plus près le projet. L’appareil en question transportait des officiers égyptiens qui rentraient de formation en Amérique. Dans les enregistrements de l’une des boîtes noires retrouvées par les enquêteurs, une phrase a marqué Ben Laden: le pilote y disait qu’il se confiait à Dieu. Ben Laden en a déduit que c’était un attentat suicide: il tenait la preuve qu’un avion pouvait donc bien être utilisé comme une arme…»

Le 11 septembre, un projet d’une plus grande ampleur:

«Abou Hafs m’assure à présent que les opérations auraient pu être encore beaucoup plus dévastatrices, car Al-Qaida avait au départ envisagé plus de cibles. En plus des tours jumelles de New York et du Pentagone, qui ont été touchés le 11 septembre, ainsi que du Congrès américain finalement épargné en raison de l’explosion en Pennsylvanie de l’avion qui le visait, le groupe djihadiste projetait d’attaquer la Maison-Blanche, les sièges de la CIA, du FBI, une centrale nucléaire, mais aussi des ambassades et consulats israéliens ou des symboles juifs. C’est Ben Laden qui a demandé de réduire les objectifs pour une question de moyens humains, mais aussi financiers: les caisses d’Al-Qaida étaient complètement vides. Et Ben Laden, qui en a toujours été le principal financier, n’avait plus assez d’argent depuis le gel de ses avoirs en Arabie saoudite et au Soudan. C’est donc le manque d’argent qui a poussé Ben Laden à choisir, et à exclure certaines cibles initiales des attaques.»

À la recherche d’armes nucléaires et chimiques:

«Sa priorité était une bombe nucléaire, à cause de sa capacité destructrice, mais aussi parce qu’elle peut être transportée de manière discrète. (…) Al-Qaida a travaillé sur cette arme dès la chute de l’Union soviétique. Des stocks étaient entreposés par Moscou dans des pays d’Asie centrale. Pour les trouver, Ben Laden avait envoyé une équipe, munie de beaucoup d’argent, là encore cadeau de donateurs et sympathisants d’Al-Qaida, faire le tour de ces anciennes républiques soviétiques. C’était une obsession chez Ben Laden. Mais ses hommes revenaient à chaque fois bredouilles et certains ont même été arrêtés. Al-Qaida parvenait à les libérer en usant de corruption. Ensuite Ben Laden a changé d’option, il a décidé de se doter d’armes chimiques. Elles étaient plus faciles à se procurer, puisqu’il suffisait de les fabriquer! Sous la direction d’Abou Hafs al-Masri (Mohamed Atef), Al-Qaida avait installé un laboratoire de recherches pour la fabrication d’armes chimiques, à Kandahar. Le programme était très avancé. Mais lui aussi s’est dissous après les attaques du 11 septembre.»

© Éditions Flammarion Ben Laden n’avait plus assez d’argent Abou Hafs, numéro 3 d’Al Qaida

(TDG)

Créé: 18.03.2018, 18h01

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