Des mercenaires russes au cœur du chaos libyen

Afrique du NordLes récentes opérations de la société militaire privée Wagner dans la bataille de Tripoli risquent de changer le rapport de force.

Depuis le mois de novembre, 200 mercenaires de la firme russe Wagner participent à l'offensive sur la capitale libyenne.

Depuis le mois de novembre, 200 mercenaires de la firme russe Wagner participent à l'offensive sur la capitale libyenne. Image: Twitter

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Engagé depuis 2014, le bras de fer continue entre le gouvernement officiel de Tripoli dirigé par Fayez al-Sarraj et le maréchal Khalifa Haftar, chef de l'autoproclamée «armée nationale libyenne» (ANL). Depuis avril, ce dernier menace les derniers bastions de son rival dans la région de la Tripolitaine, dont la capitale, que son armée ne parvient toutefois pas à conquérir. Au grand dam de l'envoyé spécial de l'ONU, Ghassan Salamé, le pays est aussi le théâtre d'une guerre par procuration. Les Turcs soutiennent Tripoli alors que les forces spéciales égyptiennes, émiraties et françaises appuient Haftar. Quid des Russes? Ils soutiennent l'ANL depuis début novembre via Wagner, une société militaire privée.

Mercenaires russes

Wagner est une société militaire privée russe, fondée en 2014 par Dmitri Outkine, ancien membre des services de renseignement, proche des néonazis. La firme est financée par Evguéni Prijovine, un oligarque proche de Poutine, au centre d'un vaste réseau d'entreprises, dont des médias et des opérations pétrolières et minières. L'homme d'affaires est par ailleurs accusé par la justice américaine d’être à la tête de l’«usine à trolls» de Saint-Pétersbourg ­- un organisme de diffusion massive de fake news sur internet - destinée à favoriser l’élection de Donald Trump en 2016.

Alexander Rabin, chercheur au Foreign Policy Research Institute, a dressé l'organigramme complexe qui lierait le gouvernement russe aux entités commerciales appartenant à Evguéni Prijovine.

Wagner mène des opérations en Ukraine, en Afrique et au Proche-Orient, principalement en Syrie en soutien à Bachar el-Assad. Et cette société n'a pas bonne presse. «Novaya Gazeta» avait révélé récemment l'implication de ses mercenaires dans le meurtre sordide en 2017 d'un déserteur de l'armée syrienne. En juillet 2018, trois journalistes russes qui tentaient d’enquêter sur les activités du groupe en Centrafrique avaient été assassinés dans des conditions mystérieuses.

Statu quo rompu?

En pleine campagne pour la prise de la capitale, Wagner aurait déployé début novembre, selon le «New York Times» près de 200 mercenaires pour infléchir le conflit en faveur du maréchal Haftar, allié de Moscou. Entre 600 et 800 de ses combattants opéreraient sur l'ensemble du territoire national, selon le régime de Sarraj, qui a diffusé des photos et des vidéos révélant documents d’identité et clichés personnels de Russes abandonnés sur le champ de bataille.

Le site d'investigation russe Meduza aurait également comptabilisé entre 10 et 35 tués, sur la foi de témoignages d’autres mercenaires et de leurs familles, ou de recherches sur les réseaux sociaux. L'implication de Wagner «renforcera la surenchère de la violence et de la guerre par procuration», affirme Brahim Oumansour, chercheur à l'IRIS. Jusqu'à une rupture de l'équilibre des forces? «Tout d'abord, cette société recrute avant tout pour protéger des sites gaziers et pétroliers. Ensuite, tout dépendra de l'ampleur exacte de leur présence, de la coordination avec l'armée d'Haftar, de la qualité et quantité de l'armement et de l'aide fournie», souligne le spécialiste du Maghreb.

Moscou à pas feutrés

La proximité du Kremlin avec Wagner est un secret de polichinelle pourtant régulièrement balayé par les Ministères russes de la défense et des affaires étrangères. Et sur le terrain libyen, les critiques sont acerbes. Les États-Unis ont dénoncé avec virulence l'activisme russe. «Les Russes sont intervenus pour verser de l'huile sur le feu et aggraver la crise plutôt que de trouver une solution» martelait, quant à lui, le ministre de l'Intérieur libyen Fathi Bashagha, le 9 novembre à Tunis. Au point d'irriter le président Erdogan, qui a menacé, le 10 décembre, d'envoyer des troupes pour défendre son protégé Sarraj contre les forces russes. Mais aussi l'envoyé spécial de l'ONU dans le pays, qui a dénoncé le 18 novembre «les dangers et les conséquences directes de l'ingérence étrangère en Libye».

La Russie n'a jamais digéré l'intervention de l'OTAN dans le pays en 2011, lorsque l'organisation a bafoué la résolution du Conseil de sécurité et appuyé un changement de régime. Elle a donc décidé d'être proactive, «en jouant un double jeu», selon Brahim Oumansour. En s'appuyant sur Wagner, elle peut d'une part bénéficier d'une intervention peu coûteuse en se lavant les mains,­ puisque officiellement le groupe n'a pas d'existence légale. La politique de «non-ingérence dans les affaires internes d'un État» est ainsi respectée sur le papier. D'autre part, l'État russe poursuit ses relations privilégiées avec le maréchal Haftar, qui lui a promis d'importants retours sur investissements dans le domaine pétrolier et ferroviaire en cas de victoire. «Sans pressions de l'ONU, la révélation de l'action de Wagner n'aura aucun impact sur la Russie», déplore le chercheur.

Créé: 12.12.2019, 16h08

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