Genève, un acteur essentiel en Gambie

Justice internationale La nation africaine revit après le départ de son ex-président. En partie grâce à des interventions au sein du canton.

Aéroport de Banjul, le 21 janvier. L’ancien président de la Gambie, Yahya Jammeh, arrive sur le tarmac. Après 22 ans de pouvoir, il fuit son pays en direction de la Guinée équatoriale.

Aéroport de Banjul, le 21 janvier. L’ancien président de la Gambie, Yahya Jammeh, arrive sur le tarmac. Après 22 ans de pouvoir, il fuit son pays en direction de la Guinée équatoriale. Image: Reuters

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Un petit pays d’Afrique vit une transition historique. En Gambie, une enclave au sein du Sénégal quatre fois plus petite que la Suisse, la population semble revivre depuis l’élection d’un nouveau président il y a une centaine de jours.

Adama Barrow, un ancien garde du corps, a été contre toute attente élu en décembre face à Yahya Jammeh, qui tenait le pays depuis plus de deux décennies. Fermement. Beaucoup ont pu parler de dictature.

Dans la rue, des victimes osent désormais critiquer les crimes de l’ancien pouvoir. A Banjul, la capitale, des manifestants pointent du doigt les tortures du passé. Ils réclament justice dans un pays dont l’arsenal judiciaire est en friche, un pays qui avait annoncé sa volonté de quitter la Cour pénale internationale. Pour que cette dernière soit rendue, ils peuvent compter sur le soutien des Etats-Unis, de la Suisse et de Genève.

«Soutien inestimable»

Genève et la Suisse? Les organisations internationales du bout du Léman n’ont pas attendu la transition politique pour agir. Notamment en soutenant les actions d’Amadou Janneh, un ancien ministre de l’Information sous Yahya Jammeh qui, en désaccord avec celui qu’il qualifie de dictateur, a perdu son poste et a fondé une ONG, Coalition for Change - the Gambia.

C’était en 2011, le Printemps arabe lui avait alors donné quelques espoirs. Sa première action? Créer des t-shirts avec un slogan fort: «End Dictatorship now», ce qui lui vaudra quinze mois de prison ferme. Sous pression américaine, il sera finalement libéré mais banni de Gambie. Il continuera son combat depuis les Etats-Unis, non sans voyager à Genève. «Dans le canton, j’ai visité plusieurs délégations de la société civile auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme; j’ai participé en 2014 à l’Examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme sur la Gambie, dit-il. J’ai rencontré des représentants d’Amnesty International, de la Croix-Rouge, de nombreuses missions de l’ONU. J’ai reçu un soutien inestimable à Genève.»

Selon Human Rights Watch et Amnesty International, sous Jammeh, les droits de l’homme étaient bafoués au quotidien, la torture routinière, les arrestations arbitraires omniprésentes. En 2016, les Gambiens figuraient parmi les dix premières nationalités à traverser la mer Méditerranée, à fuir vers l’Europe. Un sacré chiffre pour un pays de moins de deux millions d’habitants. Un symptôme.

Exil en Guinée équatoriale

Amadou Janneh estime que le soutien genevois a braqué les projecteurs sur son pays et considérablement renforcé son réseau. Cet engagement aurait contribué à souder l’opposition face au gouvernement. Pour la première fois dans l’histoire de la Gambie, une coalition unifiait sept partis d’opposition face au régime à la veille d’une élection présidentielle. Une union qui a fait la différence dans les urnes.

Yahya Jammeh a eu du mal à reconnaître sa défaite. Six semaines après l’annonce des résultats, sous pression internationale, il s’est finalement réfugié en Guinée équatoriale, un autre pays réputé pour son régime autoritaire où il demeure aujourd’hui. Mais les Gambiens veulent obtenir justice. L’ancien homme fort aurait volé en tout cas 50 millions de dollars à son pays depuis son investiture.

La semaine dernière, l’Etat a annoncé avoir gelé 88 comptes bancaires à son nom, séquestré des biens immobiliers et des entreprises lui appartenant (rien n’a été gelé en Suisse). Et l’office du président est audité de fond en comble – plus de 9% du budget de la Gambie lui était alloué en 2015.

Plaintes en Suisse

L’ex-ministre de l’Intérieur gambien, Ousman Sonko, a été arrêté dans un centre de transit pour requérants d’asile à Lyss (BE) le 26 janvier dernier, un jour seulement après que l’ONG genevoise Trial International n’alerte les autorités de sa présence dans la région et dépose une plainte pénale à son encontre auprès du Parquet du Jura bernois. L’homme, après avoir été limogé en septembre, avait fui son pays. Pour la Suède puis la Suisse.

Un gros poisson: en Gambie, Ousman Sonko a été inspecteur général de la police de 2005 à 2006 (le plus haut poste de la police) avant d’être ministre de l’Intérieur une décennie durant. Des postes clés de l’appareil répressif. Trial l’accuse d’être directement impliqué dans des crimes de torture. Accompagnées par l’ONG, deux victimes gambiennes ont porté plainte contre celui qu’elles considèrent comme leur ancien tortionnaire. Elles sont défendues par un avocat genevois. Cinq autres victimes gambiennes seraient sur le point de porter plainte, a appris la Tribune de Genève. Deux autres avocats, également genevois, les représentent.

Quant à Ousman Sonko, il a choisi d’être défendu par l’avocat genevois Philippe Currat, sans doute parce qu’il a consacré sa thèse de doctorat aux crimes contre l’humanité. Les procédures sont en cours, personne ne fait de commentaire. Les victimes seront partie plaignante dans la procédure en Suisse.

Justice à bâtir

L’enquête, pénale, est passée en février des mains du Parquet général du canton de Berne à celles du Ministère public de la Confédération car il y a suspicion de crimes contre l’humanité (ce qui relève de la compétence fédérale). Début mai, le tribunal des mesures de contrainte prolongeait de trois mois supplémentaires la détention provisoire de l’ex-homme d’Etat. Aucune demande d’extradition n’a été formulée par Banjul, mais en Gambie, des manifestants s’impatientent. Sous l’ancien régime, les sentences étaient prononcées bien plus rapidement.

En Suisse, un pays où moins de 1600 ressortissants gambiens sont recensés, l’enquête ne passionne pas les foules. En Gambie par contre, on n’a jamais autant compté sur la Confédération.

Créé: 29.05.2017, 17h51

En chiffres

50 En millions de dollars, la somme minimum que l’ex-président gambien aurait volée à l’Etat durant son mandat, selon le nouveau gouvernement.

122 Le nombre de Gambiens qui résidaient dans le canton de Genève à la fin de 2016. Ce qui place le pays au 115e rang sur 187 pays représentés, selon l’Office cantonal de la statistique. Les pays africains les plus représentés au sein de la population résidente du canton? Dans l’ordre, l’Erythrée (1948 ressortissants), le Maroc (1801), la Tunisie (1631), la République dém. du Congo (1289).

60,2 ans L’espérance de vie en Gambie en 2014, selon la Banque mondiale. La moyenne mondiale: 71,4 ans; en Suisse: 82,8 ans. R.ET.

Compétence universelle

La justice suisse a procédé à l’arrestation d’Ousman Sonko et enquête à son sujet selon le principe de la compétence universelle. Ce dispositif légal stipule que les Etats peuvent, et doivent souvent, poursuivre les auteurs de crimes internationaux s’ils se trouvent sur leur territoire. Peu importe leur nationalité, celle des victimes et l’endroit où le crime a été commis. La lutte contre l’impunité doit transcender les frontières.
La compétence universelle a été reconnue en 1949 dans les Conventions de Genève, qui définissent les règles en cas de conflit armé. Le principe s’est ensuite consolidé au sein d’autres traités clés, comme la Convention contre la torture en 1984.

Ce puissant outil fonctionne si les Etats adoptent un arsenal législatif adapté et se dotent des moyens de mise en œuvre. En 2016, treize pays ont ouvert 47 enquêtes basées sur ce principe, selon Trial International. C’est sept de plus qu’en 2015.

Le premier procès issu de la compétence universelle en Afrique s’est tenu cet hiver à Dakar. L’ex-président tchadien y a été jugé par la justice sénégalaise pour torture et condamné à la prison à perpétuité. Des hommes de loi actifs dans cette procédure conseillent aujourd’hui la justice gambienne. R.ET.

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