L’armée algérienne veut séduire la rue à tout prix

AlgérieAprès avoir poussé Bouteflika à la démission, les militaires tentent d’écarter ses fidèles. Mais le temps presse et il leur faut convaincre avant la grande manifestation de vendredi

Liesse  Mardi soir à Alger, la foule exulte après l’annonce de la démission du président Bouteflika.

Liesse Mardi soir à Alger, la foule exulte après l’annonce de la démission du président Bouteflika. Image: Reuters

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Les décideurs militaires le savent: l’échéance du vendredi, synonyme de mobilisations populaires imposantes, approche à grands pas. À toute vitesse, ils tentent donc de donner des gages à la population afin de maîtriser la transition. Leur stratégie est double. D’une part, désigner à la vindicte populaire les oligarques proches du clan Bouteflika, accusés d’avoir pillé le pays. D’autre part, déminer le terrain institutionnel encore truffé de fidèles de l’ancien président.

Sur ce second point, la partie s’annonce ardue. Sur le papier, pourtant, la procédure paraît claire. Mercredi, moins de vingt-quatre heures après l’annonce de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le Conseil constitutionnel a constaté la «vacance» du poste du président de la République selon l’article 102 de la Constitution. À charge du parlement de désigner le président du Sénat comme chef de l’État ad interim. Celui-ci dispose de 90 jours pour organiser une présidentielle.

Mais la personnalité même du président du Sénat ne fait pas consensus. Abdelkader Bensalah, 76 ans, à la tête de la chambre haute depuis dix-sept ans, est une figure des années Bouteflika. C’est lui qui, en juillet 2018, avait solennellement appelé le chef de l’État à briguer un cinquième mandat au nom des sénateurs. Il est aussi membre fondateur du Rassemblement national démocratique (RND), dont le patron n’est autre que l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia, un des hommes politiques les plus impopulaires en Algérie et dont le nom a été brocardé par les manifestants aux côtés de la fratrie des Bouteflika.

«Bombes à retardement»

«L’homme ne fait pas l’affaire de l’armée, soutient une source officielle. Cette dernière souhaite que la transition se déroule en souplesse, sans qu’il y ait un rejet populaire massif.» «Il y a encore des bombes à retardement que l’ancien régime s’est ingénié à multiplier. Il s’agit maintenant de les désamorcer les unes après les autres», souligne l’opposant et ancien chef de gouvernement Ali Benflis. Il cite le président du Sénat, mais aussi le président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaïz, un fidèle du cercle présidentiel, et Noureddine Bedoui, premier ministre installé par Bouteflika.

Autant de responsables de l’ère Bouteflika toujours en fonction qui soulèvent le scepticisme des ONG et des syndicats. Le Collectif de la société civile pour une sortie de crise pacifique a déclaré s’opposer à une «transition clanique au sein même du pouvoir à travers l’application de l’article 102 de la Constitution, qui ne garantit nullement une transition indépendante du système.»

Purger les oligarques

Pendant ce temps, dans la rue algéroise, les commentaires dévient sur un autre sujet: les purges qui touchent les oligarques, notamment l’ex-patron des patrons Ali Haddad. Intercepté à la frontière tunisienne dans la nuit du 30 au 31 mars, il a été depuis mis en détention. La justice lui reproche la non-déclaration de devises et la possession de deux passeports algériens. À la tête de la première entreprise privée de travaux publics, Haddad fait partie d’un puissant groupe d’oligarques interdits de quitter le territoire: depuis quelques jours, leurs avions privés sont cloués au sol sur réquisition du Parquet. «Haddad représente cette caste qui a acquis des fortunes par des coups de force contre les institutions, les lois et les impôts», témoigne un haut fonctionnaire.

En 2017, Haddad avait réussi à faire démettre un premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, qui avait lancé une opération «mains propres» contre ce groupe d’hommes d’affaires. «Tebboune doit partir. Ce n’est pas à lui de nous dire ce qu’on doit faire. C’est à nous de lui dire ce qu’il faut faire», déclarait alors Ali Haddad.

Gage de sincérité

Pour l’avocat et activiste Mokrane Aït Larbi, l’offensive judiciaire devrait s’étendre aux «chefs de gouvernements, ministres, walis (préfets), dirigeants de partis, à la justice, aux services de sécurité, aux douanes et aux hauts fonctionnaires de l’État». «S’attaquer aux décideurs qui ont permis l’apparition de ces empires est le seul gage de sincérité à présenter à la rue, note un cadre de l’État, c’est une chance historique.» À la veille d’un nouveau vendredi de manifestations, le haut commandement de l’armée espère que la rue validera sa stratégie. (TDG)

Créé: 03.04.2019, 21h00

Le petit voisin tunisien captivé mais prudent

Intérêt et prudence, voilà qui résume le comportement de la Tunisie vis-à-vis de la situation algérienne. La population se réjouit dans son ensemble de la démission d’Abdelaziz Bouteflika. Les autorités, elles, conservent leur prudence traditionnelle. La militante Asrar Ben Jouira avait participé avec une centaine de personnes, le 9 mars à Tunis, à une manifestation de soutien «aux frères Algériens». En tant que citoyenne d’un pays dont la transition politique n’a pas été de tout repos depuis 2011, la jeune femme note cependant: «L’important, c’est le pas vers la liberté, mais dans le monde arabe, cela peut passer par des étapes très difficiles.» L’exemple du voisin libyen fait peur. Les Tunisiens se rassurent: «Les Algériens sont civilisés. Ils manifestent sans faire de dégâts. Je ne pense pas que la situation va dégénérer», estime Fatma Mekni, qui a également manifesté le 9 mars.
Une opinion populaire qui n’a pas décidé les autorités à réagir. Depuis le début des manifestations en Algérie, seul le président Béji Caïd Essebsi s’est exprimé. Et avec prudence. Le 25 février, à Genève, il a défendu la liberté d’expression du peuple algérien, avant de préciser: «Chaque pays a ses propres règles, et je n’ai pas le droit de donner des leçons à qui que ce soit.» Cette prudence n’est pas une surprise: depuis son indépendance en 1956, la Tunisie a pour habitude de ne pas intervenir dans les affaires d’un autre pays. Dans les cercles diplomatiques, on évoque également la susceptibilité du voisin algérien. Les Tunisiens se souviennent de cette saillie, dans les années 60, de Habib Bourguiba: «Pour quelques mots, on s’est retrouvé dans le noir.» Après un différend, l’ancien président algérien Houari Boumédiène avait fermé une centrale électrique approvisionnant la Tunisie. Les deux hommes ne sont plus là, mais la dépendance tunisienne envers l’Algérie persiste. Tunis compte notamment sur Alger, dont l’armée est plus développée, pour protéger la frontière de plus de 1000 km entre les deux pays. Une zone qui fait l’objet d’attaques régulières.
Maryline Dumas, Tunis

Le rival marocain hésite à se solidariser

Le gouvernement marocain et le roi refusent de s’exprimer sur la situation en Algérie, mais il ne fait aucun doute qu’ils regardent avec une extrême attention les événements de ces dernières semaines. Si le régime monarchique a pu craindre, au tout début, un effet de contagion de la contestation comme lors des printemps arabes en 2011, aucun signe ne laisse rien présager de tel aujourd’hui. En janvier 2011, le Ministère de l’intérieur marocain avait par exemple interdit une manifestation organisée devant l’ambassade de Tunisie en soutien aux révolutionnaires. Aujourd’hui, en dehors de déclaration de soutien et de sympathie ponctuelles des figures contestataires marocaines, aucune action collective n’a été organisée.
Sur les réseaux sociaux, les Marocains suivent avec intérêt les événements qui se déroulent en Algérie, mais, vu la rivalité entretenue par les deux pays, difficile de se solidariser fortement avec le peuple algérien. Dans certaines manifestations, les Algériens ont surnommé Abdelaziz Bouteflika «El Marroki». Si Bouteflika est effectivement né à Oujda, au Maroc, il s’agit surtout d’une façon de désigner l’origine étrangère, voire ennemie du dirigeant honni. Certains médias algériens ont même accusé le Maroc de fomenter en sous-main les derniers événements. En réaction, le Ministère des affaires étrangères marocain a publié le 16 mars un communiqué assurant que «le royaume du Maroc a décidé de se tenir à une attitude de non-ingérence par rapport aux récents développements en Algérie.»
«La prudence de la classe politique marocaine s’explique par le fait que le départ de Bouteflika ne changera pas fondamentalement la donne dans les relations entre les deux pays et que seule la chute du régime permettra d’entrevoir un changement dans la géopolitique régionale», explique Khadija Mohsen Finan dans «Orient XXI». Un changement réel de régime en Algérie pourrait ouvrir la porte à une révision des positions algériennes historiques vis-à-vis du Maroc et de son soutien au Polisario, dans le cadre du conflit de souveraineté sur le Sahara Occidental.
Julie Chaudier, Casablanca

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