L'affaire Weinstein libère la parole des femmes

HarcèlementLe scandale du harceleur de Hollywood prend une dimension mondiale. Des Romandes racontent.

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Quand l’affaire Harvey Weinstein a éclaté, le 5 octobre à Hollywood, Anne Donahue a ressenti de la «colère». Les faits reprochés au célèbre producteur de cinéma ont rouvert chez la journaliste la plaie qu’elle porte depuis l’âge de 17 ans. A l’époque, son ancien directeur de rédaction avait insisté pour lui masser les épaules lorsqu’elle tapait sur le clavier de son ordinateur. Et il lui avait fait une théorie à l’époque selon laquelle les jeunes filles préféraient les fellations aux relations sexuelles. Le jour de la révélation du scandale Weinstein par le New York Times, la journaliste canadienne a donc aussitôt décidé de partager son histoire sur Twitter et de poser une question aux internautes: «Quand avez-vous rencontré votre Harvey Weinstein?»

Ce tweet a fait le tour du Web et a valu plus de 5500 réponses à Anne Donahue. «Je n’ai pas été surprise par le nombre de réponses parce que la culture du viol est omniprésente et touche tout le monde», explique-t-elle. «En revanche, j’ai été surprise par la volonté des gens de partager leur histoire. Il faut avoir une générosité énorme pour partager son expérience du harcèlement, de l’agression et de l’abus. Et j’ai été abasourdie par la volonté de chacun de créer un espace permettant ce genre de conversations importantes.»

Briser le silence

Quelques jours plus tard, Sandra Muller, une journaliste française installée à New York, a entrepris une démarche similaire en lançant sur Twitter une campagne sous le hashtag #balancetonporc. Celui-ci est devenu viral et a incité de nombreuses personnes à se manifester. Comme Anne Donahue, Sandra Muller a partagé sa propre histoire en relatant les commentaires de son ancien patron sur une chaîne dédiée à l’équitation: «Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit.»

Sandra Muller explique que sa démarche est partie sur un «coup de tête» après une discussion avec l’une de ses amies qui avait elle aussi été victime de harcèlement. «J’étais suffoquée par les témoignages qui sortaient sur le comportement de Harvey Weinstein avec les femmes, et choquée par la suspension du compte Twitter de Rose McGowan (ndlr: l’une des victimes présumées du producteur hollywoodien) en raison de ses propos», explique-t-elle. «Je me suis dit: Allez, on balance tous ces porcs.»

En s’appuyant sur le «courage extraordinaire» de toutes les femmes qui ont osé témoigner dans l’affaire Weinstein, Sandra Muller a décidé de briser le silence sur ce qui lui est arrivé. «Cela a libéré les témoignages des personnes qui cherchent à trouver un espace de dialogue», poursuit-elle reconnaissant le coût individuel payé par la personne décidant de porter plainte. «Ce n’est pas agréable d’aller dans un commissariat», poursuit-elle. «En plus, s’il n’y a pas de viol physique, les gens s’en fichent.»

La journaliste a également créé le hashtag #balancetatruie, par souci d’«équité» et pour permettre aux hommes de dénoncer aussi des abus dont ils auraient été les victimes: «Mais le niveau des conversations sous ce hashtag est plutôt celui de la «troisième mi-temps» après un match de rugby», glisse-t-elle.

Le succès des initiatives sur les réseaux sociaux, dont le hashtag #metoo (moi aussi), pour dénoncer les abus sexuels et la menace de boycott de la part de nombreuses femmes en colère contre la suspension de Rose McGowan (ndlr: l’actrice qui a accusé Weinstein de viol) par Twitter ont fait bouger des lignes. Bousculé, Twitter a dû prendre position pour lutter contre le cyberharcèlement. Jack Dorsey, le patron du réseau social, a notamment annoncé de «nouvelles règles autour des avances sexuelles non désirées, de la nudité non consensuelle, des symboles de la haine, des groupes violents et des tweets qui glorifient la violence».

Forte identification

L’ampleur qu’a prise l’affaire Weinstein sur les réseaux sociaux ne surprend pas Amy Blackstone, une professeure de sociologie de l’Université du Maine spécialisée dans les questions de harcèlement sexuel: «Cette affaire a pu servir de déclencheur après plusieurs affaires du même type, car beaucoup de femmes peuvent s’identifier aux victimes de Harvey Weinstein», explique-t-elle. «Elles font partie de notre quotidien depuis longtemps et nous avons l’impression de les connaître.»

Abigail Saguy, une professeure de sociologie à UCLA, à Los Angeles, qui a aussi travaillé en France, compare l’affaire Weinstein à l’affaire DSK, en 2011. «Ce qui frappe dans ces deux cas, c’est le temps qu’il a fallu avant que ne soient révélés des comportements dont beaucoup de monde était au courant», explique-t-elle avant de préciser: «Harvey Weinstein a perdu son travail depuis que sont sorties les accusations contre lui. Le fait qu’un homme aussi puissant puisse payer le prix de ses agissements peut inciter des victimes à parler.»

Dans ce contexte, l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche l’année dernière, malgré la publication d’un enregistrement dans lequel il se vantait de pouvoir «agripper» les femmes «par la chatte», a eu un impact négatif, selon la sociologue. «Cela a envoyé le message que ce genre de comportement est OK», ajoute-t-elle. «Pas seulement vis-à-vis des femmes. D’une certaine manière, cela a légitimé d’autres comportements heurtant les droits de l’homme, comme le racisme.»


Des Harvey Weinstein existent aussi en Suisse

«Sûr que je ne suis ni Adjani, ni une star américaine. Juste une modeste et joyeuse comédienne à Genève. Je lis comme tout le monde les actes et comportements répugnants de ce producteur hollywoodien qui fait la une ces derniers jours. Et j’avoue que ce qui me choque le plus, c’est de voir que nos professionnels du spectacle romands, certains de mes amis, s’insurgent devant cet être «exotique» et semblent tous ignorer ce qui se passe dans leurs théâtres, dans leurs rues avec leurs copines, femmes, sœurs ou partenaires de scène.» Ce message, Deborah Etienne Landenberg l’a posté sur sa page Facebook dimanche à 12 h 50. Vingt-quatre heures plus tard, il avait été «aimé» par plus de 550 personnes, partagé par près de 180 internautes et commenté une centaine de fois.

A lire les dizaines de témoignages publiés sur le réseau social, les agissements à la Harvey Weinstein ne semblent pas être une particularité hollywoodienne. De nombreuses comédiennes et personnalités du monde culturel romand dénoncent les multiples harcèlements et agressions subis au cours de leur carrière sur les bords du Léman.

Les récits des victimes, eux, se ressemblent. Il y est question de professeurs de théâtre qui abusent de leurs élèves, de metteurs en scène qui insistent pour les aider à se «changer» entre deux scènes et de directeurs d’institution qui font miroiter des premiers rôles à de jeunes actrices pour autant qu’elles acceptent leurs avances. «Tout le monde sait que ces pratiques existent ici, mais personne n’en parle, confie la comédienne Maria Pérez. En tant que victime, on ressent un mélange de honte et de culpabilité. On se demande quel signal on a envoyé pour mériter cela. Et puis, le monde du spectacle est un microcosme, on a peur d’être grillée dans la profession si on dénonce ceux qui nous harcèlent.»

Coralie Chauvin, costumière lausannoise, s’est ainsi récemment retrouvée à travailler à nouveau avec l’homme qui avait tenté de la violer vingt ans auparavant. «C’est horrible et je sais que je ne suis pas la seule à être dans ce cas, mais je dois bien gagner ma vie, témoigne-t-elle. Je pensais trouver le courage de lui dire ses quatre vérités mais quand je l’ai croisé, je me suis liquéfiée et mes jambes ont flagellé.»

Coralie Chauvin déplore que les intermittents du spectacle dépendent entièrement des directeurs de théâtre et des metteurs en scène. «Nous sommes toujours à la recherche d’un contrat, cela nous fragilise et nous met dans une position de faiblesse», souligne-t-elle.

Maria Perez attire en outre l’attention sur le fait que ces abus ont généralement lieu en début de carrière et marquent les victimes à vie. «J’avais enfoui certains de ces souvenirs au fond de ma mémoire. Rien que d’en reparler aujourd’hui, de nombreuses années après, j’en tremble encore.»

Céline Garcin (TDG)

Créé: 16.10.2017, 22h08

Des lois antiharcèlement, mais peu de procès

Tout comportement à caractère sexuel qui n’est pas souhaité par une personne et qui porte atteinte à sa dignité. Telle est la définition, en Suisse, du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Il peut être le fait de collègues, de membres d’entreprises partenaires ou de clients. Qu’il s’agisse de plaisanteries scabreuses, de gestes embarrassants ou d’actes de contrainte, le phénomène est loin d’être anodin: une enquête menée à l’échelle nationale en 2008 révélait que 28% des femmes et 10% des hommes s’étaient sentis harcelés ou importunés au cours des douze mois précédents. «Aucun élément ne nous permet de dire que ces tendances ont changé depuis lors», indique Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité (BFEG).
L’arsenal juridique va du Code des obligations à la Loi sur le travail en passant par le Code pénal. S’y ajoute la Loi fédérale sur l’égalité, qui permet depuis 1996 de sanctionner les comportements sexistes. Mais les cas portés devant la justice restent rares. «En Suisse, les victimes ne vont pas volontiers devant les tribunaux, observe Sylvie Durrer. Bien souvent, ce sont elles qui quittent l’entreprise, alors que les harceleurs restent en poste. C’est un problème majeur.» En outre, les juges donnent tort à la partie plaignante dans huit cas sur dix, selon un rapport publié en juin. Exception récente: une trentenaire genevoise victime des avances de son supérieur a obtenu 50 000 francs d’indemnité pour harcèlement sexuel, licenciement
abusif et tort moral.

La Suisse figure néanmoins parmi les bons élèves européens en imposant des exigences précises aux employeurs. La protection contre le harcèlement sexuel fait partie du devoir de diligence qu’ils doivent assurer vis-à-vis de leurs collaborateurs et collaboratrices, relève le BFEG. «Chaque entreprise doit définir la notion de harcèlement, afficher ses valeurs en insistant sur la tolérance zéro, et désigner du personnel de confiance à qui s’adresser en cas de problème, détaille Sylvie Durrer. Elle peut être poursuivie si elle ne respecte pas ses obligations. C’est la grande force du système suisse.» La directrice parle d’une responsabilité collective: «Les collègues se doivent d’être solidaires dans de telles situations.»

En France, Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, a fait de la répression du harcèlement de rue sa priorité. Un groupe de travail législatif se réunit cette semaine pour définir cette «zone grise entre la séduction consentie et l’agression sexuelle». «Paroles et gestes obscènes, sifflements, demandes d’actes sexuels, filature, intimidation, nous allons examiner tous ces cas de figure pour définir un périmètre précis», écrivent les cinq rapporteurs. La loi définit le harcèlement sexuel, mais comme en Suisse, elle peine à s’appliquer: sur 1000 plaintes par an, 50 seulement aboutissent à un procès.

P.M./O.B.

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