À l’heure des élections législatives, l’Albanie a peu d'espoir de guérir de la corruption

BalkansLes Albanais votent dimanche, dans un pays exsangue, miné par les trafics et la corruption de ses institutions. Reportage.

A Tirana comme dans l'ensemble du pays, la campagne électorale se déroule d'abord et surtout à la télévision.

A Tirana comme dans l'ensemble du pays, la campagne électorale se déroule d'abord et surtout à la télévision. Image: ALBERTO CAMPI

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Les Albanais votent dimanche pour élire leurs représentants, sans grand espoir de voir la corruption des politiques et le trafic lucratif du cannabis reculer pour que leur pays puisse prétendre à une entrée dans l’Union européenne. «Il y a encore un an, il y avait des champs de cannabis partout dans le pays.» De la cueillette aux dealers, Artan Hoxha est devenu, malgré lui, un spécialiste du trafic. Dans un hôtel de Tirana, le journaliste d’investigation de la chaîne albanaise News 24 montre une vidéo sur son smartphone. On y voit le reporter plongé au milieu de plants de cannabis de deux mètres de haut. «Ce n’est pas possible d’avoir tant de production sans que les autorités soient au courant. Qui paye la police en premier gagne», affirme le journaliste.

En Albanie, le trafic de cannabis, véritable économie informelle du pays, est devenu une affaire d’Etat. En 2014, le village de Lazarat au sud du pays attire l’attention des journalistes du monde entier. Surnommé «le royaume européen du cannabis», la bourgade abrite des plantations immenses dédiées au trafic. Selon un rapport de la Brigade financière italienne, 900 tonnes sont produites par an, pour une valeur estimée à 4,5 milliards d’euros. Soit un tiers du produit intérieur brut albanais.

Policier réfugié en Suisse

Face à la pression internationale, le premier ministre Edi Rama, nommé en 2013, se décide finalement à agir. Les champs sont détruits, mais le trafic se réorganise dans le pays, notamment dans les montagnes du nord. Le gouvernement laisse faire jusqu’à la nouvelle vague de médiatisation en 2016. «Le gouvernement tolère car c’est une région très pauvre. Cela fait vivre des centaines de personnes», relève Artan Hoxha.

Le 31 mars, l’ancien chef de la police antidrogue albanaise déclarait au Temps: «Je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas fait tomber le système corrompu qui est en place dans mon pays. Jusqu’à mon dernier souffle.»

Aujourd’hui réfugié politique en Suisse, il est devenu l’homme à abattre. En cause, son excès de zèle dans la lutte contre les trafics de marijuana. La justice albanaise le poursuit pour abus de pouvoir, collaboration illégale avec l’Italie et complicité avec la mafia. Lui accuse publiquement le gouvernement de collusion avec les trafiquants.

Dans les rues de Tirana, à quelques jours des élections, aucune affiche ou tract électoral n’est visible. La voix de la société civile est inexistante.

L’ancien ministre de la Justice, Ylli Manjani, a lui aussi été une victime collatérale dans la guerre contre le cannabis. Pour avoir osé critiquer publiquement l’impunité des trafiquants, il a dû démissionner du gouvernement en janvier. «J’ai proposé l’intervention de l’armée. Le premier ministre ne l’a pas accepté», explique-t-il à à notre média, à Tirana. M. Manjani dénonce aujourd’hui la protection de Klement Balili, le «Pablo Escobar des Balkans», proche de plusieurs hommes politiques albanais. Selon nos informations, le trafiquant est pourtant sur notice rouge d’Interpol. «La justice de ce pays a échoué. Elle n’est pas indépendante. Mais c’est d’abord le gouvernement qui est corrompu», accuse l’ancien ministre, alors que les juges bloquent une réforme de la justice cruciale, condition pour l’intégration dans l’Union européenne.

Une élection sous contrôle

C’est donc un pays exsangue, malade de sa corruption, qui s’apprête à voter pour élire les 140 députés de son parlement. Après des semaines de blocage et sous la pression de l’UE et des Etats-Unis, le premier ministre socialiste, Edi Rama, et le chef de l’opposition, Lulzim Basha (Parti démocratique), ont finalement trouvé un accord pour la tenue d’élections ce dimanche. Mais les petits candidats dénoncent une entente entre les deux principaux partis, alternativement au pouvoir depuis 1991 et la chute de la dictature communiste.

Dans les rues de Tirana, à quelques jours des élections, aucune affiche ou tract électoral n’est visible. La voix de la société civile est inexistante. La campagne se déroule sur les plateaux de télévisions proches du pouvoir. «Nous n’avons pas de débats publics et les médias sont contrôlés par le gouvernement», confirme un journaliste albanais sous anonymat. Une opinion partagée par Gjergj Bojaxhiu, candidat sous la bannière Sfida, un mouvement qui veut moraliser la vie politique. «En Albanie, les parts du gâteau sont coupées sous la table», confie M. Bojaxhiu, crédité de seulement quelques sièges dans les sondages. L’opposant est connu pour ses exploits sportifs, dont la montée de l’Everest. Mais l’escalade du système politique albanais se révèle bien plus insurmontable.

Créé: 23.06.2017, 15h55

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