Vladimir Poutine arbitre désormais le conflit turco-syrien

DiplomatieL’entrée en scène de l’armée de Bachar el-Assad, appelée à la rescousse par les forces kurdes pour faire face aux Turcs, bénéficie largement à la Russie.

Les combattants de l’opposition syrienne soutenus par la Turquie tirent avec une mitrailleuse lourde sur les combattants kurdes dans la région de Manbij.

Les combattants de l’opposition syrienne soutenus par la Turquie tirent avec une mitrailleuse lourde sur les combattants kurdes dans la région de Manbij. Image: AP

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Le face-à-face est imminent. Dans le nord de la Syrie, l’armée de Bachar el-Assad et celle de Recep Tayyip Erdogan ne sont plus qu’à quelques kilomètres l’une de l’autre. Lâchés par les Américains, les Kurdes, fers de lance de la lutte contre le groupe État islamique (Daech), ont été contraints de demander l’aide de Damas pour contrer l’offensive turque lancée par Ankara le 9 octobre.

Cet accord entre ennemis d’hier change la donne. Il bouleverse les alliances et les forces en présence sur le terrain. Vladimir Poutine, principal allié de Damas, n’est pas engagé dans ces combats. Dans ce conflit, le maître du Kremlin se pose en arbitre.

Cadeau pour Assad

Dimanche soir, quelques heures après avoir scellé un pacte avec les milices kurdes, les troupes de Bachar el-Assad, sauvées de la déroute par la Russie il y a quatre ans, faisaient route vers le nord. Preuve que le président syrien, resté relativement discret depuis l’annonce du retrait des États-Unis du secteur et le début de l’offensive turque, n’a pas l’intention de laisser le champ libre à son homologue turc.

Lundi, des soldats du régime avaient déjà pris position dans les villes autonomes jusque-là tenues par les combattants kurdes. Mardi, Moscou indiquait que l’armée régulière avait pris le contrôle de la totalité de la ville de Minbej, située à seulement 30 kilomètres de la frontière turque.

Coup de sifflet russe

Et maintenant? Il n’y aura pas d’affrontements entre les armées turque et syrienne, a assuré mardi l’envoyé spécial de Vladimir Poutine pour la Syrie, Alexandre Lavrentiev. «Ce n’est dans l’intérêt de personne et ce serait inacceptable. Nous ne laisserons pas les choses en arriver là», a-t-il promis, ajoutant que la Russie ne soutenait pas l’offensive turque, mais qu’elle avait au contraire «toujours exhorté Ankara à la retenue».

Selon Alexandre Lavrentiev, des pourparlers entre Kurdes et des émissaires du régime de Damas ont eu lieu sur la base militaire russe de Hmeimim, dans le nord-ouest de la Syrie. Il a cependant précisé ne pas connaître, dans l’immédiat, les résultats de ces négociations. Ce qui est sûr, c’est que la protection de Damas (et du parrain russe) aura un prix pour les Kurdes, qui vont très certainement perdre une large partie de leur autonomie. Bachar el-Assad n’a jamais caché son intention d’étendre à nouveau son autorité sur l’ensemble de la Syrie. Ce nouveau front lui offre la possibilité de récupérer des territoires qu’il n’aurait pas pu reconquérir en d’autres circonstances.

La Turquie affirme que son intervention vise à mettre en place une «zone de sécurité» séparant sa frontière des régions contrôlées par les Unités de protection du peuple (YPG) kurde, assimilées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme «terroriste» par Ankara. Cette zone, a-t-il ajouté, est également susceptible d’accueillir une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie.

Fin de l’autonomie kurde

Recep Tayyip Erdogan, qui a réaffirmé mardi que l’opération Source de paix se poursuivrait jusqu’à ce que ses «objectifs soient atteints», fera tout pour empêcher la création d’une région autonome kurde à ses portes. Et Bachar el-Assad le sait. En reprenant le contrôle de la région, il pourrait bien trouver un terrain d’entente avec Ankara. Un épilogue qui réjouirait Vladimir Poutine, qui renforce de jour en jour la présence russe en Syrie et qui entretient de très bonnes relations avec le président turc, à qui il vend des missiles antiaériens. En revanche, pour ce qui est de renvoyer les réfugiés syriens ayant fui le régime sanguinaire d’Assad de l’autre côté de la frontière, Erdogan devra peut-être revoir sa copie.

Mardi, les membres européens du Conseil de sécurité de l’ONU, qui réclament l’arrêt de l’offensive turque, ont demandé une nouvelle réunion à huis clos. Elle se tiendra ce mercredi en fin de matinée. Sachant que Moscou a déjà mis 13 fois son veto à des résolutions du Conseil de sécurité depuis le début du conflit en Syrie, en 2011, il n’y a guère à attendre.


La gauche fustige l’attentisme du Conseil fédéral envers la Turquie

Depuis le début de l’offensive turque en Syrie, le Conseil fédéral marche sur des œufs. Son attitude lui vaut une pluie de critiques, à gauche notamment. Dans un premier communiqué diffusé juste après le début de l’intervention militaire, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) s’était contenté «d’appeler toutes les parties à renoncer aux hostilités et à respecter le droit international».

Puis, rapidement, le conseiller fédéral Ignazio Cassis s’est montré plus clair: «Cette attaque viole le droit international public. J’attends une prise de position rapide du Conseil de sécurité de l’ONU.» Une déclaration pas anodine, dans la mesure où la Suisse, pays neutre mais membre de l’ONU, est tenue de reprendre les sanctions non militaires décidées par cette organisation. Mais pour la gauche, cela reste insuffisant. «Nous demandons au Conseil fédéral de stopper toutes les exportations d’armes vers la Turquie et de suspendre le renouvellement de l’accord de libre-échange.

La condamnation claire faite par Ignazio Cassis est un premier pas. Il faut maintenant se montrer cohérent», affirme Lisa Mazzone, vice-présidente des Verts. Le Parti socialiste n’en pense pas moins: «La Suisse ne peut pas se contenter d’attendre que le Conseil de sécurité de l’ONU prenne position. Le Conseil fédéral doit agir maintenant et prendre des mesures urgentes et efficaces», écrit-il dans un communiqué.

En matière d’exportation d’armes, le Secrétariat d’État à l’économie indique que depuis 2017, en raison du conflit avec les Kurdes, il n’autorise plus l’exportation de matériel de guerre vers la Turquie. Seule la vente de pistolets et d’armes de poing pour l’usage privé de diplomates reste permise, tout comme l’exportation de certaines pièces de rechange. Sur les neuf premiers mois de l’année, la Suisse a ainsi vendu pour 2400 francs d’armes à la Turquie. Une somme anecdotique. Lisa Mazzone le reconnaît, mais insiste: «Un embargo total sur l’exportation d’armes en Turquie reste important. Cela revêt une valeur symbolique, mais c’est aussi une question de cohérence.»

Le conseiller national Yves Nidegger (UDC/GE) estime au contraire qu’il faut éviter toute précipitation dans ce dossier. «La Suisse, en tant que pays neutre, n’a pas à prendre le lead en matière de sanctions. L’acteur qui doit agir, c’est bien évidemment l’Europe.» Le Genevois ajoute: «C’est facile de faire la morale à tout le monde. Il est plus compliqué de voir ce qui serait bon pour l’équilibre de la région. Ce que fait Erdogan sert évidemment les intérêts nationaux de la Turquie, mais il cherche aussi à faire rentrer chez elles les populations arabes chassées par Daech et venues se réfugier en Turquie.»

Lise Baillat

Créé: 15.10.2019, 20h26

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Rétablissement des taxes sur l’acier turc, négociations en vue de l’accord commercial avec Ankara provisoirement aux oubliettes. Ces derniers jours, Donald Trump a une nouvelle fois changé de ton et de tactique face à la Turquie. Poussé par le mécontentement jusque dans ses propres rangs sur sa gestion de la crise, il envoie à présent son vice-président, Mike Pence, au front, après avoir annoncé qu’il était «tout à fait prêt à détruire rapidement l’économie turque si les dirigeants turcs continuent sur cette voie dangereuse et destructrice».

Lors d’un échange téléphonique lundi avec son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, Donald Trump s’est montré «très ferme», a affirmé Mike Pence, attendu ces prochains jours à Ankara. «Les États-Unis veulent que la Turquie mette fin à l’invasion, mette en œuvre un cessez-le-feu immédiat et commence à négocier avec les forces kurdes en Syrie.» Certains observateurs doutent pourtant de l’impact de ces sanctions. Les importations d’acier turc ont en effet chuté de 76% l’année passée et, selon la chaîne CNN, les discussions autour de l’accord de libre-échange sont déjà au point mort. Quant aux gels des avoirs sur sol américain de trois ministres turcs, ils sont purement symboliques. Enfin, contrairement à la France ou l’Allemagne, les États-Unis n’ont pas suspendu les ventes d’armes à la Turquie.

Virginie Lenk

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