Victimes de Boko Haram: «Les hommes faisaient leur choix pour la nuit»

NigeriaAu Nigeria, des femmes violentées par le groupe djihadiste racontent leur calvaire. Alors que les violences continuent.

Image: EPA

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Lorsqu’elle ferme les yeux, Fatima entend parfois le son des coups de feu qui claquent. Elle voit les corps de ses deux frères qui s’affaissent lourdement sur le sol. Comme une vidéo qui repasse en boucle sans possibilité de l’arrêter. Fatima avait 15 ans en novembre 2014 lorsque Boko Haram a attaqué la ville de Damasak, où elle vivait avec sa famille.

Ce jour-là, les combattants du groupe djihadiste ont bloqué les routes qui mènent à cette bourgade commerçante située au nord-est du Nigeria, près de la frontière avec le Niger. Ils ont passé de maison en maison, ont tué sans discrimination. Fatima et des dizaines d’autres jeunes femmes ont été emmenées à bord d’un pick-up par les insurgés. «Ils nous ont dit que celles qui tenteraient de s’échapper seraient égorgées, raconte-t-elle. J’avais tellement peur que je n’osais même pas pleurer.» S’en sont suivis des mois de captivité et de sévices sexuels. «Les hommes faisaient leur choix pour la nuit», dit la jeune femme, le regard baissé. «Il y avait plus de combattants que de femmes. Comme il n’y avait pas de tentes pour tout le monde, celui qui te désignait t’emmenait un peu à l’écart et te forçait à avoir des rapports sexuels. La première fois, j’ai beaucoup saigné.»

Libérée un an plus tard

Souvent, elle pensait à ses parents. «Je ne savais pas s’ils étaient en vie, explique-t-elle. On nous disait de les oublier, qu’ils n’étaient pas de vrais musulmans. Mais je refusais de le croire.» Fatima a été libérée un an plus tard, à la faveur d’une opération de l’armée nigériane. Après quelques mois d’errance dans un camp de déplacés à Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria, elle a retrouvé ses parents et repris l’école. Aujourd’hui, elle rêve de devenir infirmière. Mais la jeune fille a laissé une part d’elle-même sur les lieux de sa détention. «Je n’ai plus la même énergie qu’avant. Mais à qui puis-je en parler? Je ne veux pas qu’on me voie comme une femme de Boko Haram.»

L’attention du monde s’est focalisée sur le sort des 276 lycéennes de Chibok enlevées dans leur pensionnat en pleine nuit, en avril 2014. Même Michelle Obama avait participé à la campagne appelant à leur libération, à coups de hashtags #bringbackourgirls (Ramenez-nous nos filles). Mais des milliers de femmes et d’adolescentes sont passées entre les mains de Boko Haram depuis le début de l’insurrection islamiste en 2009.

La plupart d’entre elles sont contraintes d’épouser des djihadistes, ce sont des esclaves sexuelles arrachées à leur famille.

D’autres, comme Maijidda, ont rejoint le groupe de leur plein gré, par amour ou par idéologie. «Il était gentil, dit la jeune femme de 18 ans en évoquant celui qu’elle a suivi. Il m’offrait des vêtements, du maquillage… Je pensais que c’était l’homme de ma vie.» A la manière d’un Cupidon – avec un fusil automatique à la place des ailes – le combattant l’a fait enlever dans la maison familiale pour l’épouser. «C’était la seule solution, mes parents n’auraient jamais accepté que je parte avec lui», confie Maijidda. Mais la réalité se révèle peu romantique. «Je me sentais emprisonnée. Je n’avais pas le droit de m’éloigner», poursuit la jeune femme, qui a pris peu à peu conscience des méthodes expéditives de Boko Haram. «Parfois, ils amenaient des prisonniers, les mains liées. J’entendais des coups de feu, je savais qu’ils avaient été exécutés. Pourtant, l’islam interdit le meurtre.» Après plusieurs mois, elle a profité de l’absence de son mari pour prendre la fuite et retrouver ses proches à Maiduguri. «Je ne leur dirai jamais la vérité», avoue-t-elle.

Rejeté par la communauté

Victimes, complices, repenties… les situations sont souvent complexes. A leur retour, les rescapées de Boko Haram sont confrontées à la méfiance de leur communauté. Un rejet qui s’ajoute aux séquelles physiques et psychologiques laissées par des mois ou des années d’endoctrinement et de mauvais traitements.

Après huit ans d’un conflit qui a fait plus de 20 000 morts, Boko Haram reste actif dans la région du lac Tchad (lire ci-dessous), mais il a perdu de larges territoires face à l’armée nigériane. Son rêve d’instaurer un califat au nord du Nigeria s’éteint peu à peu. Mais les blessures laissées sont profondes.


Massacre sur des îles du lac Tchad

Même si Boko Haram perd du terrain face à l’armée nigériane, la rébellion sème encore la violence dans la région du lac Tchad. Samedi, au moins 31 pêcheurs qui travaillaient sur deux îles du lac Tchad ont été tués par le groupe Boko Haram.

Les pêcheurs, issus de la région de la ville de Baga, se rendent régulièrement sur le lac pendant plusieurs jours à bord d’embarcations en bois. Or, le massacre semble avoir été commis pour dissuader tout commerce et toute exploitation du lac par les populations civiles.

Aucune source militaire ou officielle n’a souhaité commenter ces attaques de grande envergure, qui s’intensifient dans la région ces derniers mois.

Bien que l’armée nigériane ait repris le contrôle de Baga en février 2015, les alentours de la ville restent inaccessibles. Les combattants utilisent les îles qui parsèment le lac Tchad comme bases de repli.

Le conflit de Boko Haram a fait plus de 20 000 morts et 2,6 millions de déplacés depuis 2009 et a détruit toute économie dans la région du lac Tchad, où l’immense majorité de la population souffre de sévère malnutrition.

Créé: 08.08.2017, 19h14

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