Trump et Kim vont se voir pour un poker nucléaire

DiplomatieLe président des États-Unis a accepté l’invitation du dictateur nord-coréen. Un coup diplomatique risqué pour Washington.

"Donald Trump pourra revendiquer une victoire si la rencontre se déroule bien. Et si elle tourne court, il pourra toujours revenir à la situation actuelle." Selon Stephen Haggard Directeur du programme Corée-Pacifique à l’Université de Californie. Image: DR

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Peu après avoir signé jeudi après-midi un décret instaurant des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium aux États-Unis, Donald Trump avait encore une surprise en réserve ce jour-là. «La Corée du Sud va faire une déclaration importante vers 19 heures», a glissé le président des États-Unis aux journalistes, au cours d’une visite impromptue dans la salle de presse de la Maison-Blanche sur le coup des 17 heures.

À 19 h 11, Chung Eui-yong, le conseiller sud-coréen à la sécurité nationale, a fait une déclaration de deux minutes et demie à l’extérieur de la Maison-Blanche, dans laquelle il a présenté l’offre du dictateur nord-coréen, Kim Jong-un, de rencontrer Donald Trump. Le conseiller sud-coréen a aussi annoncé la décision du président américain d’accepter d’ici à la fin du mois de mai l’invitation de Kim Jong-un afin de «parvenir à la dénucléarisation permanente» de la Corée du Nord.

Pression maintenue

Dans ce ballet diplomatique savamment coordonné par Washington et Séoul, Sarah Huckabee Sanders, la porte-parole de la Maison-Blanche, a emboîté le pas de Chung Eui-yong une demi-heure plus tard et a confirmé que Donald Trump avait accepté l’invitation «dans un lieu et à une date qui restaient à déterminer». Elle a répété que, d’ici là, la Maison-Blanche continuerait d’exercer «une pression maximale» sur Pyongyang.

Un haut responsable de l’administration Trump a ensuite dépeint sous le couvert de l’anonymat la main tendue de Kim Jong-un à Donald Trump comme la conséquence de la poigne de fer du président des États-Unis. «Le président Trump a été très clair depuis le début: il n’est pas disposé à récompenser la Corée du Nord pour des discussions, a-t-il affirmé. À ce stade, nous ne sommes même pas encore en train de parler de négociations.»

Experts divisés

La stratégie de Donald Trump envers Kim Jong-un, un homme qu’il a notamment qualifié de «Little Rocket Man» (petit homme fusée) et de «petit gros», divise les experts. Charles Armstrong, professeur d’histoire spécialiste de la Corée du Nord à l’Université Columbia, à New York, souligne le pari risqué qu’a décidé de faire Donald Trump en offrant à Kim Jong-un quelque chose dont rêve le régime nord-coréen depuis les années 1990: une rencontre avec un président américain. «Donald Trump a beaucoup plus à perdre que Kim Jong-un, explique-t-il. S’il donne l’impression d’être trop conciliant ou si cette rencontre n’aboutit à rien, Donald Trump va faire l’objet de beaucoup de critiques, y compris de la part de son Parti républicain, et sa réputation risque de souffrir encore plus.»

À l’inverse, pour Stephen Haggard, directeur du programme Corée-Pacifique à l’Université de Californie, à San Diego, Donald Trump a beaucoup à gagner de cette rencontre inédite entre un président des États-Unis et un leader nord-coréen. «Donald Trump n’a guère eu de succès en matière de politique étrangère, explique-t-il. L’idée qu’il puisse personnellement résoudre des problèmes en négociant directement avec des puissants chefs d’État étrangers est clairement dans son ADN. Et je dois admettre qu’il a réussi à faire plier Kim Jong-un grâce notamment aux sanctions américaines. Il pourra revendiquer une victoire si la rencontre se déroule bien. Et si elle tourne court, il pourra toujours revenir à la situation actuelle.»

Sung-Yoon Lee, professeur à la Tufts University, dans le Massachusetts, estime au contraire qu’il s’agit d’«un leurre de Kim Jong-un pour tenter d’obtenir la levée des sanctions à l’encontre de son pays et se ménager un peu de marge de manœuvre pour sa prochaine provocation». Et d’ajouter: «Cette rencontre permet à Kim Jong-un de gagner du temps et de l’argent pour peaufiner sa stratégie nucléaire, qui a pour but de lui permettre de dominer un jour la Corée du Sud.»

Un symbole ou une honte

La Chine et la Russie ont salué vendredi l’annonce de la rencontre. Mais pour Sung-Yoon Lee, l’issue de ce poker nucléaire dépendra du courage du président des États-Unis. «Si Donald Trump a les tripes de dire en face à Kim Jong-un de fermer ses goulags, sa rencontre avec le dictateur cruel pourrait être un moment symbolique, conclut le professeur. Mais si Donald Trump tombe dans le piège de Kim Jong-un et relâche les sanctions ou fait dans la bonhomie – et légitime par ce biais le pire tyran du monde – cette rencontre entrera dans les annales comme un moment embrassant de plus pour diplomatie américaine vis-à-vis de Pyongyang.» (TDG)

Créé: 10.03.2018, 11h01

Sous Bill Clinton, la seule période de pourparlers en direct

Qu’elle se fasse pour le meilleur ou pour le pire, la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un, si elle a bien lieu, méritera vraiment le qualificatif d’«historique». Car à ce jour, jamais un président américain en exercice et un leader de la Corée du Nord ne se sont rencontrés.

Marquées globalement par septante ans de tensions, les relations entre Washington et Pyongyang ont toutefois connu quelques périodes de dialogue. Elles apparaissent essentiellement sous le double mandat de Bill Clinton, à partir du moment où les États-Unis acquièrent la certitude que le régime nord-coréen vise à développer l’arme atomique.

En 1993, on frise l’affrontement armé lorsque le régime de Kim Il-sung met en route un projet de transformation de barres de plutonium à des fins militaires. En juin 1994, Bill Clinton envoie à Pyongyang un émissaire de marque, l’ex-président Jimmy Carter, pour négocier. Kim Il-sung meurt en juillet, mais en octobre, les pourparlers avec le nouveau leader suprême, Kim Jong-il, aboutissent à un accord-cadre, signé à Genève. Ce dernier prévoit le gel du programme nucléaire nord-coréen contre la livraison par les États-Unis de deux réacteurs civils à des fins de production énergétique. On va jusqu’à imaginer le rétablissement de relations diplomatiques, et même l’ouverture d’ambassades! Mais ni Washington, qui ne livre pas ses réacteurs, ni Pyongyang, qui se tourne vers le Pakistan pour développer un programme d’enrichissement d’uranium, ne respecteront l’accord-cadre.

En 2000, après les certitudes acquises par la CIA que la Corée du Nord enrichit de l’uranium, Bill Clinton redouble d’efforts diplomatiques. La secrétaire d’État Madeleine Albright se rend chez Kim Jong-il. La poignée de main, qui fera polémique aux États-Unis, débouche sur deux ans d’apaisement, mais sans consolidation, car Bill Clinton est en fin de mandat. Ce sera l’unique visite d’État américaine à Pyongyang.

Sous l’ère de George W. Bush, et sa doctrine de «l’axe du mal», la politique américaine se fait plus va-t-en-guerre: le pouvoir républicain dénonce l’accord-cadre en 2002. Pyongyang met dehors les inspecteurs de l’AIEA et se retire du Traité de non-prolifération nucléaire.

En 2006, Pyongyang procède à son premier essai nucléaire, assume clairement ses objectifs militaires dès 2009, puis intensifie ses tirs de missiles dès 2012, malgré la pluie de sanctions. Jusqu’à l’achèvement du programme en 2017. Cet aboutissement permet à Kim Jong-un de se préparer à réaliser le rêve nord-coréen: obtenir un rendez-vous avec le président de la première puissance mondiale.Cathy Macherel

La Suisse se dit «disponible»

Le grand rapprochement entre la Corée du Nord et les États-Unis passera-t-il par la Suisse? Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a en tout cas salué vendredi cette amorce de dialogue. Plus concrètement, Berne indique être «en contact avec toutes les parties. La disponibilité de la Confédération est bien connue.»

Sur le papier, plusieurs éléments plaident en faveur de Genève. Le siège européen de l’ONU pourrait constituer un terrain plus neutre que le quartier général de l’organisation à New York. Côté américain, la visite de Donald Trump au Forum économique mondial de Davos en janvier a fait office de galop d’essai. Le président américain avait paru satisfait de l’accueil qui lui avait été réservé. Quant à Kim Jong-un, la Suisse avait été jugée suffisamment sûre par son père, Kim Jong-il, pour l’envoyer y passer une partie de sa scolarité dans une école internationale à Gümligen, près de Berne.

Mais la nature paranoïaque du régime nord-coréen – Kim Jong-il ne voyageait à l’étranger que dans un train blindé – laisse penser que ce sommet se déroulera plutôt à Panmunjom, dans la zone démilitarisée qui divise la péninsule coréenne. Dans ce cas, la Suisse sera tout de même aux premières loges: depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, un contingent helvétique fait partie de la commission qui veille au respect de l’armistice. Le seul officier de l’armée suisse pourvu du grade de général en fait partie. Marc Allgöwer

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