Quand la musique fait renaître Mossoul, ville martyre

IrakElle était le cœur du «califat» djihadiste. La deuxième ville d’Irak, aujourd’hui, renaît prudemment. Reportage avant les élections de samedi.

La partie ouest de Mossoul, en particulier son centre historique, est en ruines.

La partie ouest de Mossoul, en particulier son centre historique, est en ruines. Image: REUTERS/ARI JALAL

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Pendant trois ans, Khaled a joué en sourdine. Littéralement. En cachette, chez lui, dans une pièce calfeutrée. Son oud aurait pu le faire prendre: la musique était interdite à Mossoul au temps du «califat» proclamé par le groupe État islamique (Daech). Tout comme l’étaient les bracelets de tissu qu’il arbore aux avant-bras. Et comme sa montre au poignet gauche: l’heure se lisait à droite uniquement. Sans parler de son blue-jean tombant sur ses chaussures: les chevilles devaient être découvertes. Khaled secoue la tête, l’air de dire: «C’était n’importe quoi, tout de même, ce califat!» Puis il recommence à accorder son oud. Comme chaque soir, un petit groupe de musiciens se retrouve dans un café de Mossoul-Est.

«Le niveau zéro de la vie»

La scène, a priori, n’a rien d’exceptionnel. Elle est pourtant extraordinaire dans l’ancienne capitale irakienne de Daech, où l’on s’apprête à voter ce samedi aux élections législatives irakiennes. Depuis la libération de Mossoul en juillet 2017, un vent d’audace semble souffler sur la ville. Khaled fréquente le Book Forum, une sorte de café culturel au deuxième étage d’un bâtiment sans charme aux abords de l’université – dont une partie des bâtiments ont été détruits de fond en comble, écrasés par des bombes de la coalition occidentale. Ici, il y a même – chose rarissime – quelques filles au fond de la salle.

L’endroit se veut un espace de liberté, expliquent ses fondateurs, Harez Yasseen, Hilal Alnaz et Fahed Saba. Trois trentenaires, amis d’université, qui ont réuni leurs économies pour ouvrir ce café le 1er janvier. Comme une revanche.

«Sous le califat, tout, absolument tout, était impossible à Mossoul», explique Harez, teint ambré, moustache au cordeau, impeccable dans sa chemise bleu ciel avec pochette de poitrine. «C’était le niveau zéro de la vie: tu étais vivant, mais il n’y avait rien.» Nombreux sont les témoignages à évoquer la vacuité et l’immense absurdité de la vie sous Daech. La peur permanente, aussi.

Assis en face de Khaled, Mohammed joue du violon, les cheveux pris dans un bonnet couleur lie-de-vin, une grosse turquoise à l’auriculaire. Mohammed a eu moins de chance que son ami: lui s’est fait prendre par les hommes de Daech. Des semaines de prison, de torture, de simulations d’exécution qu’il se met soudain à raconter entre deux morceaux, comme si cela le soulageait. En parlant, il grille cigarette sur cigarette. Un geste qui lui aurait jadis valu trente coups de fouet. L’un des jeunes gens le mentionne… et déclenche des rires jaunes. Les souvenirs sont encore trop frais…

Détruite à 90%

Car si Mossoul veut désespérément tourner la page de Daech, le passé se rappelle à chaque coin de rue. À chaque maison détruite, chaque famille endeuillée. Si certains quartiers de l’est ont été épargnés par les combats, la partie ouest de la ville, en particulier le centre historique, n’est qu’un tombereau de ruines où, selon la rumeur, se cacheraient encore des djihadistes.

La bataille a dévasté 90% du vieux Mossoul. Un immense gâchis. Détruites, les maisons centenaires et leurs balcons ottomans. Détruites, les sculptures qui ornaient places et ronds-points. Détruits, les cinémas de la rue Dawasa. Détruite, la mosquée al-Nuri, «la Lumineuse». Celle-là même qui était le symbole de Mossoul, avec son minaret penché.

C’est là que le «califat» avait été proclamé en juin 2014 par Abou Bakr al-Baghdadi, le «calife» – dont la mort, maintes fois annoncée et jamais confirmée, vient d’être réfutée par un haut responsable irakien. Al-Nuri a finalement été dynamitée par Daech l’été dernier. Il ne reste que la base du célèbre minaret et une coupole branlante au-dessus des gravats. Sous les décombres, il y a parfois les mines, les pièges explosifs. Et les corps. Civils et djihadistes, hommes, femmes et enfants, tués par une balle, un obus ou une bombe de la coalition occidentale. À la mi-janvier, la défense civile avait ramassé plus de 2500 cadavres – dont de nombreux sont restés non identifiés. Les recherches s’annoncent longues.

Jouer dans la rue

Tout, ici, est à reconstruire. Et à Mossoul, personne ne compte vraiment sur Bagdad. La mention du budget fédéral déclenche des ricanements ironiques. «Ils sont fauchés et corrompus», résume un habitant de l’Est. Alors, les Mossouliotes s’en tiennent au jour le jour, aux initiatives éparses – une façon d’espérer un avenir meilleur pour leur ville. Au Book Forum, dans la rumeur des conversations et le crépitement des dés de backgammon, Khaled a fini d’accorder son oud. Dans quelques minutes, les musiciens monteront sur la petite scène de bois brut. Et vendredi, jour de repos musulman, ils iront jouer dans la rue, devant l’université. Depuis des années, bien avant l’avènement de Daech, il n’y avait pas de musique dans les rues de Mossoul. La ville était bien trop conservatrice. Mais depuis la libération, explique Khaled, ils osent. Ils n’ont plus rien à perdre. (TDG)

Créé: 06.05.2018, 20h17

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