«Poutine ne veut pas la paix»

InterviewLe réalisateur ukrainien Oleg Sentsov revient sur ses années de prison en Russie. Et sur sa vision du processus de paix.

Le cinéaste Oleg Sentsov a été libéré le 7 septembre dernier après cinq ans d’incarcération en Russie.

Le cinéaste Oleg Sentsov a été libéré le 7 septembre dernier après cinq ans d’incarcération en Russie. Image: HALYNA SHYYAN

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Son visage de prisonnier politique n’est plus affiché dans les capitales du monde pour obtenir sa libération. Mais Oleg Sentsov, revenu en Ukraine le 7 septembre à la faveur d’un échange de prisonniers entre l’Ukraine et la Russie, n’en est pas moins reconnu à chaque coin de rue à Kiev. Le réalisateur de cinéma avait été condamné en 2014 à 20 ans de prison en Russie pour «préparation d’acte terroriste» à la suite d’un procès qualifié de «stalinien». Il était devenu une icône en Ukraine de la résistance à «l’agression russe», marquée par l’annexion de la Crimée et la guerre dans l’Est. Libre: son statut ne se dément pas. Il est remarquablement actif et s’exprime sur les questions importantes auxquelles fait face l’Ukraine.

Vous avez passé cinq ans dans les prisons russes, pour la plupart dans une colonie pénitentiaire de haute sécurité dans le grand nord. Comment conserver un équilibre psychique dans ces conditions?

On me pose souvent cette question, mais je n’ai aucune réponse précise. Je me suis juste astreint à la même discipline que dans le monde extérieur, je me suis préservé. Et j’ai encaissé les coups.

À partir de mai 2018, vous avez fait une grève de la faim «partielle», c’est-à-dire en buvant 3,5 litres d’eau quotidiennement. Avec 145 jours, c’est l’une des plus longues grèves de la faim de l’histoire moderne. Cette action a-t-elle changé votre situation?

Je sais que cela a causé beaucoup de problèmes pour Poutine lui-même. Si j’étais mort en prison, sa réputation en aurait souffert. L’activisme de mes proches, de la société civile, des politiciens, des Occidentaux a attiré l’attention du monde sur ma situation et celle des autres détenus. Je ne sais pas si cela a mené à notre libération en fin de compte, un an plus tard, mais chacun a fait son possible pour dénoncer la répression russe. C’est l’essentiel.

Comment avez-vous tué le temps?

J’ai lu énormément. Nous avions accès à quantité de livres, principalement des classiques russes et soviétiques. Je me suis fasciné pour des ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale. Depuis que je suis libéré, par contre, je n’ai plus le temps de lire.

Depuis votre libération, vous multipliez en effet les interventions et les déplacements. Ne préféreriez-vous pas passer du temps en famille, vous détendre en vacances?

Je me suis suffisamment reposé pendant cinq ans. Il est désormais temps de travailler, et de dire ce que j’ai à l’esprit pendant que l’on veut bien m’écouter. Une fois que les gens se seront lassés de moi, je me reposerai.

Quel est ce message que vous voulez délivrer aux Ukrainiens?

Nous vivons un moment très important pour le pays. On parle de négociations de paix, mais il faut comprendre que Poutine ne veut pas la paix. Ce qui est sur la table en ce moment, la soi-disant «formule Steinmeier», qui prévoit une réintégration par l’Ukraine des territoires de l’Est, actuellement sous contrôle russe, ce n’est pas la paix. C’est une trêve. Poutine veut juste se décharger des républiques fantoches de Donetsk et Louhansk pour qu’elles paralysent la politique proeuropéenne de l’Ukraine. Mais le fond du problème ne change pas. On observe un désengagement militaire partiel dans l’Est en ce moment. C’est en soi une mesure intéressante, qui peut empêcher l’utilisation d’artillerie lourde. Mais il ne faut jamais oublier que de l’autre côté, les forces russes sont toujours présentes. Donc le désengagement peut aussi engendrer une nouvelle crise.

Cinq ans après le début du conflit, les Ukrainiens ont pourtant exprimé leur désir de paix au travers de l’élection du comédien Volodymyr Zelensky à la présidence. Selon vous, les conditions d’un dialogue ne sont pas réunies?

Il ne peut y avoir de dialogue constructif tant que Poutine est au pouvoir en Russie. Quand il y aura des changements à Moscou, la Russie abandonnera ces républiques fantoches. Et sans cette interférence, nous pourrons régler le problème en quelques mois, sans recourir à des moyens militaires. J’en suis persuadé. Je comprends les Occidentaux, notamment Emmanuel Macron, qui souhaitent apaiser leurs relations avec Vladimir Poutine. C’est mieux pour l’économie, la politique… Mais on ne peut pas faire confiance au Kremlin. J’ai l’impression que l’on pousse l’Ukraine à la table des négociations comme on attend d’une vache qu’elle rentre d’elle-même à l’étable. Mais l’Ukraine est un pays souverain et indépendant.

Vous avez déclaré après votre libération que vous vouliez revenir dans votre Crimée natale «uniquement sur un char ukrainien». Êtes-vous partisan d’une solution militaire?

J’avais précisé ce jour-là qu’il s’agit d’une métaphore. Je voulais dire que je veux m’appuyer sur la force de l’Ukraine pour trouver les arguments qui nous permettront un jour de retrouver la Crimée. Je constate de nombreux changements positifs, ces cinq dernières années. Mais j’en veux plus, pour développer le pays et conforter sa position internationale.

Réfléchissez-vous donc à une carrière politique?

Non, et je n’ai aucune affiliation partisane. Je travaille à la création d’une ONG focalisée sur les droits de l’homme, des questions culturelles et des sujets d’actualité. Pour rester actif, et accompagner les changements. Mais par-dessus tout, je compte conserver mon indépendance et ma liberté d’esprit.

Créé: 06.11.2019, 21h30

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