Pourquoi Kofi Annan s’est cassé les dents sur la crise des Rohingyas

BirmanieLes efforts de paix sont sciemment ruinés par le leader des rebelles musulmans et par les militaires.

A peine trois heures après le discours de Kofi Annan, le leader de la rébellion musulmane, Ata Ullah, ordonnait à ses militants d'attaquer les postes de police.

A peine trois heures après le discours de Kofi Annan, le leader de la rébellion musulmane, Ata Ullah, ordonnait à ses militants d'attaquer les postes de police. Image: Lynn Bo bo

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Il doit jubiler, Ata Ullah! Le leader de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) a réussi son coup: en perpétrant des attaques contre trente postes de police le 25 août, il a ruiné les efforts de paix de Kofi Annan au Myanmar et poussé à la faute les forces armées birmanes. La communauté internationale n’a pas de mots assez durs pour qualifier la répression brutale qui s’abat depuis près d’un mois sur la minorité musulmane et qui a déjà poussé 400 000 Rohingyas à chercher asile au Bangladesh. Au cœur de la tempête médiatique, le célébrissime Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, ancienne leader de l’opposition devenue membre du gouvernement, est accusé de fermer les yeux sur des opérations de nettoyage ethnique, voire un génocide!

Depuis les attaques de l’ARSA, en effet, «plus de 2600 foyers ont été incendiés dans plus de 60 villages», écrivait il y a peu la journaliste Nyein Nyein sur le site d’information birman The Irrawaddy. Des actes criminels que les ONG internationales imputent aux forces de sécurité et aux extrémistes bouddhistes. Les autorités birmanes, elles, accusent des militants musulmans d’avoir eux-mêmes bouté le feu aux maisons d’habitants ayant fui au nord vers le Bangladesh, note Nyein Nyein, dubitative. Le gouvernement estime par ailleurs que plus de 30 000 bouddhistes et hindous, terrorisés, ont trouvé refuge dans le sud de l’Etat Rakhine (auparavant appelé Arakan).

Autant dire que les conditions ne sont pas idéales pour mettre en œuvre le plan de Kofi Annan. Le plus genevois des anciens secrétaires généraux de l’ONU a en effet présenté le 23 août aux autorités birmanes – et au chef de l’armée – le rapport final de ladite Commission consultative sur l’Etat Rakhine, dont il assumait la présidence. Il y recommandait notamment d’investir massivement dans le développement de cette région parmi les plus pauvres du pays et d’offrir enfin un statut à ces musulmans, qui sont actuellement apatrides et privés des droits les plus fondamentaux. Pour les autorités, il s’agit d’immigrés illégaux bangladais et non pas d’une minorité birmane. Le rapport Annan réclame donc des procédures accélérées de naturalisation, la définition précise d’un statut de résident étranger et l’instauration de la liberté de mouvement pour tous. Des propositions que la ministre Aung San Suu Kyi s’était engagée à mettre en œuvre au plus vite…

La stratégie du pire

Or, à peine trois heures après le discours de Kofi Annan dans la capitale Nay Pyi Taw, le leader de la rébellion musulmane envoyait un message à ses militants à travers des applications mobiles comme WhatsApp ou WeChat, selon une enquête menée par l’agence Reuters. Ata Ullah leur intimait ainsi l’ordre de se mettre en marche pour attaquer les trente postes de police, armés de bâtons, de couteaux et de bombes artisanales.

De son vrai nom Ataullah abu Ammar Jununi, ce Rohingya né au Pakistan et élevé en Arabie saoudite n’en est pas à son coup d’essai. En octobre dernier, peu après la création de la commission présidée par Kofi Annan, l’étrange Armée du salut s’est fait connaître en attaquant trois postes-frontières. Elle comptait alors quelque 400 militants improvisés, selon les estimations du gouvernement. Mais à en croire les témoins interviewés par Reuters, la riposte sanglante de l’armée birmane, accusée d’avoir incendié des villages, exécuté des civils et violé des femmes, aurait galvanisé les jeunes musulmans, qui désormais ne croient plus aux tentatives de dialogue menées par leurs aînés depuis des décennies. Résultat: les autorités parlent à présent de 6500 «terroristes» dans les rangs de l’ARSA.

Une terre très disputée

Selon certaines estimations, les Rohingyas constituent à peu près un tiers de la population de l’Etat Rakhine, qui compterait trois millions d’habitants. Depuis le XVe siècle au moins, cette bande de terre fertile est peuplée de bouddhistes et de musulmans. Mais suite à l’annexion, en 1826, du royaume de l’Arakan par les Indes britanniques, «l’Etat colonial y a installé des migrants du Bengale pour développer la culture du riz», explique Maxime Boutry, chercheur en anthropologie basé à Rangoun, dans les colonnes de Libération. Les musulmans sont alors associés à un empire étranger. A l’indépendance, en 1948, la Birmanie leur refuse le statut de minorité religieuse et les Rohingyas tenteront en vain d’être rattachés à l’ancien Pakistan oriental (actuel Bangladesh). Pour compliquer le tout, en 1971, la guerre d’indépendance du Bangladesh provoquera une vague d’immigration vers l’Arakan. Bref, la question de la citoyenneté est minée.

L’enjeu est d’autant plus explosif en Birmanie que des gisements de titane et d’aluminium ont été découverts… dans un district habité par les Rohingyas. L’Etat Rakhine est aussi stratégique pour la Chine, qui a construit un pipeline à travers le pays pour accéder directement à l’océan Indien. Pékin compte d’ailleurs développer un grand port marchand sur la côte. C’est dire que les militaires birmans, partenaires d’affaires de la grande République populaire, tiennent à récupérer le contrôle absolu sur ces terres.

Le mois dernier, le chef de l’armée n’a pas caché à Kofi Annan qu’il jugeait partiales ses recommandations et qu’il voyait des erreurs dans le rapport. La paix n’est pas pour tout de suite.

Créé: 21.09.2017, 17h22

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