«Le Qatar attend toujours un motif valable justifiant l’embargo qui lui est imposé»

Pays du GolfeAli Al-Mansouri, ambassadeur à Genève, a déposé une plainte à l’ONU contre le blocus. Entretien.

L'ambassadeur du Qatar, Ali Al-Mansouri, à la Mission du Qatar à Genève.

L'ambassadeur du Qatar, Ali Al-Mansouri, à la Mission du Qatar à Genève. Image: Maurane Di Matteo

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«Je suis ambassadeur du Qatar, mais ma mère est Emiratie, ma femme est Saoudienne. Et nous ne sommes de loin pas une exception! Alors vous imaginez bien que mes concitoyens sont sous le choc depuis le début du blocus imposé le 5 juin à notre pays. Ils n’arrivent pas à le croire: l’Arabie saoudite, c’était le grand frère, nous nous sentions en sécurité.» Ali Al-Mansouri est dépité. Dans ses bureaux à la Mission permanente du Qatar à Genève, le diplomate évoque les drames individuels vécus par 11 000 familles séparées suite au blocus décrété par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte. «L’un de mes amis qui est Qatari a été expulsé des Emirats arabes unis avec son bébé de 7 mois, mais sa femme n’a pas été autorisée à le suivre car elle est Emiratie! En Arabie saoudite, des malades qataris ont été expulsés alors qu’ils étaient hospitalisés! Nous avons porté plainte à Genève auprès du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Toutes les conventions ont été violées. Sans parler des règles de l’OMC!»

– Au Qatar même, comment la population a-t-elle été affectée dans son quotidien?

– Le blocus a commencé en plein mois de ramadan, qui donne lieu traditionnellement à des réunions de famille pour de grands repas de fête (ndlr: le soir après la rupture du jeûne). Or, au lieu de respecter ce temps de prière et de tolérance, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte ont tenté de provoquer une pénurie alimentaire. Environ 80% de notre nourriture venait des pays voisins, alors ils pensaient que nous nous soumettrions rapidement à leurs exigences.

Mais la population n’a pas vécu de pénuries. Au début, c’est vrai, il y a eu un peu d’affolement (ndlr: les gens ont vidé les magasins pour faire des stocks à la maison), mais nous avons été immédiatement approvisionnés par la Turquie et l’Iran. Par ailleurs, notre gouvernement a pris des mesures pour que le Qatar devienne moins dépendant des importations, en ce qui concerne les produits de base. Nous avons récemment importé des vaches de Hongrie, pour notre approvisionnement en lait, et nous avons multiplié les serres où sont cultivés des légumes.

– Combien de temps pouvez-vous survivre sous blocus?

– Indéfiniment, grâce à l’appui international et au travail des médias libres. Plus de quarante jours après le début du blocus, le Qatar attend toujours un motif valable pour justifier cet embargo…

– Le Qatar n’est-il pas accusé de soutenir des groupes terroristes comme le Hamas, qui a un bureau à Doha?

– Notre soutien au Hamas palestinien va directement à la population de la bande de Gaza. Nous versons les salaires des enseignants et des infirmières. Nous finançons des chantiers de reconstruction. Ces gens n’ont rien à voir avec le conflit. Les aider, c’est justement tenter d’éviter qu’ils ne glissent vers l’extrémisme. Le Hamas a un bureau à Doha, c’est exact. Tout comme les talibans, d’ailleurs. Mais dans les deux cas, cela s’est fait avec l’accord des Etats-Unis!

«La seule solution, c’est le dialogue. S’asseoir et discuter point par point»

– On vous reproche aussi votre appui aux Frères musulmans et aux groupes armés qui en sont issus en Syrie…

– Le Qatar a soutenu les Frères musulmans dans les différents pays où ils ont été au pouvoir, c’est exact. Aujourd’hui, c’est un parti politique qui n’est qualifié de «terroriste» que par les quatre pays qui ont décrété le blocus sur le Qatar. Cela dit, nous ne soutenons pas que les Frères musulmans. En Tunisie par exemple, quand ils ont perdu les élections, nous n’avons pas coupé les fonds. Par ailleurs, il n’y a pas de branche de cette confrérie au Qatar, seulement des individus qui ont dû fuir leur pays. Quant à la Syrie, nous y avons soutenu les mêmes groupes modérés que les Etats-Unis et la France. Dès qu’un groupe est jugé «terroriste» par l’ONU, nous arrêtons tout soutien.

– Aux Etats-Unis, Donald Trump a d’abord applaudi le blocus. Depuis, son chef de la diplomatie tente de faire lever l’embargo. Comment expliquer cette évolution?

– Au début, c’est vrai, il y a eu des déclarations contradictoires. Mais à Washington, le ministre de la Défense a déclaré que le Qatar est l’un des partenaires principaux des Etats-Unis. Il y a d’ailleurs eu des contrats de vente d’armes. Les marines viennent faire des exercices militaires. Et nous sommes le seul pays de la région à avoir signé un mémorandum d’accord (ndlr: sur un programme de lutte contre le terrorisme).

– Quelles sont selon vous les vraies raisons du blocus?

– Porter préjudice au Qatar. Ce qui est vraiment reproché à notre pays, c’est sa réussite et son indépendance. Cela a créé de la jalousie chez nos voisins. Les populations demandent à leur gouvernement pourquoi ils n’ont pas atteint le même niveau de vie, l’accès gratuit à l’éducation, etc. Surtout, les pays du blocus estiment que nous prenons trop de place, médiatiquement, dans le monde. Ils veulent que la politique du Qatar se cale sur la leur, que nous dépendions d’eux. Mais nous refusons d’être mis sous tutelle.

– Craignez-vous pour le Mondial 2022? Certains voudraient vous en retirer l’organisation…

– Ce n’est pas la première fois que nous faisons face à des menaces. Et il y a eu bien pire (ndlr: avec les allégations de corruption et de travail forcé). Nous avons été choisis parce que notre dossier est très solide. Un juge américain a mené l’enquête et conclu que nous avons agi en toute transparence. Franchement, nous ne nous attendions pas à être ainsi attaqués par nos voisins. L’émir du Qatar a pourtant dédié cette Coupe du monde à toute la région! Certains vont jusqu’à dire que l’obtention du Mondial est la vraie raison derrière le blocus…

– Comment cela va-t-il se terminer?

– La seule solution, c’est le dialogue. S’asseoir et discuter point par point. Malheureusement, les quatre pays du blocus sont un peu orgueilleux, je ne m’attends pas à ce qu’ils fassent des concessions, qu’ils reconnaissent leur erreur. Mon espoir, c’est que d’autres pays, porteurs de sagesse, réussissent à leur faire entendre raison.

(TDG)

Créé: 18.07.2017, 18h37

Une cyberattaque émiratie serait à l’origine du blocus

Une cyberattaque émiratie serait à l’origine de la crise entre le Qatar et ses voisins. C’est ce qu’affirme un article publié ce dimanche par le Washington Post. Les Emirats arabes unis auraient commandé à des hackers d’insérer de fausses déclarations prêtées à l’émir du Qatar, Tamim Bin Hamad Al-Thani, le 24 mai, dans un article de l’agence de presse Qatar News Agency (QNA).
Alors que Donald Trump effectuait une tournée diplomatique dans la région, l’agence publiait un article dans lequel l’émir du Qatar prenait la défense de l’Iran, des Frères musulmans et du Hamas.

Des déclarations qui ont été démenties par la suite. Ces allégations ont été interprétées par l’Arabie saoudite et ses alliés comme un soutien aux «organisations terroristes» et à l’Iran chiite. Ce qui aurait ainsi précipité le blocus contre le Qatar. D’après le Washington Post, les services américains de renseignement auraient été au courant de discussions entre des membres du gouvernement émirati planifiant cette opération. A la demande du Qatar, le FBI s’est penché sur cette affaire et a conclu, le 6 juin, que des pirates informatiques russes auraient pu être mêlés à cette opération.

Œuvre du Kremlin ou opération émiratie? Les Etats-Unis semblent se contredire dans ce dossier. Toujours selon le Washington Post, «il n’est pas clairement établi que les Emirats arabes unis ont perpétré l’attaque eux-mêmes et auraient pu mandater quelqu’un d’autre pour le faire». Ce qui pourrait confirmer l’hypothèse surprenante d’une collaboration russo-émiratie. Rappelons que la Russie est traditionnellement considérée comme un allié de l’Iran, adversaire régional des Emirats arabes unis. Youssef Al-Otaiba, ambassadeur de l’Etat émirati aux Etats-Unis, a déclaré dimanche sur Twitter que «ces déclarations étaient totalement fausses» et que «les Emirats arabes unis n’avaient joué aucun rôle dans cette cyberattaque».
Sarah Jelassi

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