La relation compliquée des médias avec le Front national

Au cœur du FN (5/5)Depuis toujours, le FN est un bon client des médias. Notamment à la TV, où il assure les audiences. Pourtant, il n’est «toujours pas un parti comme les autres».

<b>«Infotainment»</b> : Marine Le Pen lors de son passage à «Une ambition intime», avec Karine Le Marchand. Cette émission de confidences a suscité la polémique: Marine Le Pen serait apparue trop sympathique. 
M6/DR

«Infotainment» : Marine Le Pen lors de son passage à «Une ambition intime», avec Karine Le Marchand. Cette émission de confidences a suscité la polémique: Marine Le Pen serait apparue trop sympathique. M6/DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Il est normal que certains électeurs aient des prévenances à voter FN, quand on constate la caricature que les médias font de nous!» La plupart de nos interlocuteurs FN – de Florian Philippot à David Rachline ou encore Steeve Briois – nous ont répété ce message. Qui sent bon la fiche «éléments de langage»: on n’a jamais entendu aussi souvent, et en si peu de temps, les mêmes mots «prévenance» et «caricature» dans une même phrase. Le FN ne cesse de se poser en victime d’une presse qui le boycotterait, tout en étant très présent. Ainsi Florian Philippot, le vice-président du FN, assure au moins deux plateaux TV par jour. Notamment à BFM TV. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a dû rappeler à l’ordre la chaîne d’info.

La présentation vidéo de notre enquête

Entre le Front national et les médias, c’est une longue histoire d’amour-haine. Tout n’a-t-il pas commencé par cette première invitation de Jean-Marie Le Pen à L’heure de vérité en 1984? La légende dit que François Mitterrand intervint pour ouvrir l’antenne au leader de ce microparti de quelques centaines d’adhérents, qui pesait moins de 1% à la présidentielle de 1981. Trente-deux ans plus tard, Marine Le Pen est donnée qualifiée au 2e tour de la présidentielle de 2017 par tous les sondages. Et le PS, lui, a quasi disparu du radar. Pourtant, la polémique est encore au rendez-vous quand M6 invite la présidente du FN pour son Ambition intime. L’émission «pipole» a déplu car elle rend Marine trop sympathique. Et comme en 1984 avec son père, les audiences ont été excellentes!

Contrôler sans provoquer

Une chose est sûre, les provocations de Jean-Marie Le Pen, qui contraignaient la presse à parler du FN, sont désormais du passé. Tout est sous contrôle au sein d’un parti qui a organisé une disette médiatique de sa présidente avant la présidentielle. Le vice-président, Florian Philippot, assure le quotidien, et Marine Le Pen cible ses interventions. En octobre, France 2 avait invité Marion Maréchal-Le Pen à participer à L’émission politique. Sa tante s’y est opposée. Le FN veut maîtriser sa communication de normalisation.

Aussi, il reste en froid avec certains médias. Notamment avec les TV satiriques comme Le Petit Journal de Canal+ ou Le Quotidien de TMC, à qui le FN ne parle pas. Avec le grand quotidien de la gauche Libération, par contre, le FN entretient des relations (presque) normales. «Nous essayons d’être lucides. On ne passe pas notre temps à écrire que le FN est le diable, ni à caricaturer ses positions. D’ailleurs, nous n’avons pas de problèmes spécifiques avec eux», explique Laurent Joffrin, son rédacteur en chef. Cela dit, Libé continue «à considérer que ce n’est pas un parti comme les autres, il ne correspond pas au socle des valeurs républicaines». Le quotidien n’utilise donc jamais les interviews en style direct. Et il y consacre un espace rédactionnel spécifique: «L’Œil sur le Front, réalisé avec la Fondation Jean-Jaurès, n’est pas une démarche militante, mais un espace pour le comprendre et l’analyser avec des experts», glisse Laurent Joffrin.

Ne pas institutionnaliser le FN

Du côté du Monde, le directeur, Jérôme Fenoglio, explique que son journal traite du FN avec tous les outils journalistiques habituels. «A nous de bien faire notre travail en posant les bonnes questions, en insistant sur les contradictions de Marine Le Pen.» Pourtant, Le Monde a maintenu une prévention. «On ne publie pas de tribune du FN. Nous savons que la publication d’une tribune pour une personnalité politique a valeur d’institutionnalisation très forte. Pour nous, le FN n’est toujours pas un parti comme les autres. Nous considérons qu’il y a beaucoup de non-dits dans son discours. Il faut un décryptage pour repérer des signaux qui le relient directement à l’extrême droite», estime le directeur du Monde. Le discours prononcé par Marine Le Pen lors des Estivales du FN, à Fréjus (Var), le 17 septembre dernier, a ainsi été annoté en page du Monde.

Le parti du réseau

Reste que le Front national a toujours été à la pointe sur le Web et les réseaux sociaux. Sans parler des sites amis (lire ci-dessous) qui véhiculent un discours plus dur. Ainsi, le site Internet du FN est le plus visité des sites de partis. Et son activité sur les réseaux sociaux – Facebook et Twitter en tête – est impressionnante. Le parti les utilise comme un fil d’actualité et d’information pour diffuser ses propres vidéos et reportages. Sur Facebook, la page de Marine Le Pen, avec 1,1 million de personnes qui «likent», est sur la première marche du podium. Devant le président de la République, François Hollande! Sur Twitter, elle est deuxième (avec 1,21 million de followers) derrière François Hollande (1,82 million). Mais loin devant François Fillon (372 000 followers sur Twitter et à peine 232 000 «like» sur Facebook).

A demi-mot, tous nos interlocuteurs FN nous annoncent que la campagne présidentielle sera intense sur le Web du côté du FN. D’ailleurs, Marion Maréchal-Le Pen serait en contact avec Stephen Bannon, le sulfureux conseiller en communication de Donald Trump, dont le site Breitbart a contribué à l’élection du milliardaire. Info ou intox? Peu importe. Cela dit, notons que le regard de l’équipe Web du FN s’est porté sur les méthodes du site américain.


«Le Net a déculpabilisé le vote frontiste»

Avec Internet, des médias en ligne se positionnent avec un discours d’ultra-droite. Leur objectif? «Réinformer les citoyens corrompus par une presse forcément de gauche et docile.» Il y a Egalité et réconciliation, Fdesouche ou encore Boulevard Voltaire. Dans La fachosphère, David Doucet explique comment les identitaires ont gagné la bataille du Net. Et comment Marine Le Pen en joue.

Vous dites que ces sites sont utiles à Marine Le Pen car ils la recentrent?

Dans les années 1990, quand vous étiez militant ou électeur FN, vous n’osiez l’assumer. Dans les sondages, on minorait le vote FN. Aujourd’hui, ces sites participent à une déculpabilisation à la fois de la parole et du vote frontistes. Les réseaux sociaux ont brisé ce que les sociologues appellent la spirale du silence. Aujourd’hui, vous osez l’affirmer. Le grégarisme encourage la désinhibition. Et ça, ça sourit à Marine Le Pen. Aujourd’hui, 80% à 90% des adhésions au FN se font en ligne. Les gens ne vont plus dans une permanence pour prendre une carte.

Marine Le Pen est la politicienne qui a le plus de présence sur les réseaux, le plus d’amis sur Facebook…

Le FN a été le premier parti à être sur la Toile en 1996. Mais il y a eu un changement de paradigme. Au début, c’est parce qu’ils n’avaient pas accès aux médias. Ils utilisaient la téléphonie, le Minitel, pour contourner les médias classiques. C’est aujourd’hui un outil à double tranchant pour Marine Le Pen. Elle veut dédiaboliser le parti, mais sur Internet, derrière une vidéo qu’elle poste, lisez les commentaires… La base est profondément xénophobe. Il y a une disparité entre l’image qu’elle porte et l’opinion de ses militants, qui reste très radicale.

Ces sites sont-ils les premiers sites politiques français?

Selon le classement du Figaro, c’est Fdesouche, qui revendique un million de visiteurs uniques par mois. D’autres mettent le site d’Alain Soral en premier (ndlr: Egalité et réconciliation). Ce qui est fou, c’est que ces médias alternatifs font autant de visites que des «pure players» comme Slate, Rue89, etc.

Quelle sera l’attitude de ces sites durant la campagne présidentielle?

Ils vont tout de même soutenir le FN et Marine Le Pen. Car, comme dirait Jean-Marie Le Pen, ça reste le premier «syndicat des autochtones». Bien qu’ils ne soient pas tout à fait en accord avec la ligne du FN. Mais ce parti reste le meilleur porte-voix des idées d’extrême droite en France. Et ils vont essayer de pousser le FN sur sa droite.

Participent-ils à la bataille des idées?

Le succès des grands livres réactionnaires (de Villiers, Zemmour, etc.) s’accompagne d’une campagne de promotion importante sur la «fachosphère». On peut les acheter à travers ces sites qui renvoient à Amazon. Ce dernier reverse une commission.

X.A.

Créé: 15.12.2016, 22h27

Dossiers

Articles en relation

Notre enquête sur le FN intrigue les médias français

Présidentielle 2017 Après LCI et France Info, notre correspondant à Paris, Xavier Alonso, a été reçu mercredi soir sur le plateau de Quotidien par Yann Barthès. Plus...

Le chaînon manquant du Front national? Les alliances

Au cœur du FN (4/5) Le Front national veut gagner tout seul en parti normal. Dans les années 90, Bruno Mégret rêvait du pouvoir, grâce à une grande union des droites dures françaises. Plus...

A toute vitesse, le FN se professionnalise pour 2017

Au cœur du FN (3/5) Marine Le Pen a nommé un cadre supérieur du privé, Jean-Lin Lacapelle, pour crédibiliser son parti et ses candidats. Avec les collectifs, elle veut se connecter au réel. Plus...

La stratégie nationale du FN passe par le local

Au cœur du FN (2/5) Le parti en voie de notabilisation veut montrer qu’il est capable de gérer sans crisper. Dans les villes, le FN ne fait plus de politique. Marine Le Pen veut montrer patte blanche Plus...

Jean-Marie Le Pen: «La dédiabolisation du FN est une foutaise!»

Au coeur du FN (1/5) Le fondateur du Front National a reçu la «Tribune de Genève» dans son bureau de Saint-Cloud. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après les frappes iraniennes sur l'Arabie saoudite
Plus...