«Je regrette d’être parti, ils détruisent l’Equateur!»

InterviewL’ancien président Rafael Correa a fini en mai son mandat. Invité à Genève, il crie à la trahison de Lenín Moreno.

Rafael Correa

Rafael Correa Image: Lucien Fortunati

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C’est une visite éclair. Invité ce lundi à Genève pour une conférence à Uni Dufour sur «L’Equateur, un nouvel imaginaire politique», l’ancien président Rafael Correa parle clair, vite, sans concession. Pas de diatribe, ce n’est pas un tribun. La colère est contenue, pas la frustration. C’est en économiste qu’il vante sa «révolution citoyenne» et qu’il dénonce l’incroyable trahison de son dauphin, Lenín Moreno, pourtant porté à la tête de l’Etat le 24 mai par un électorat largement de la décennie Correa (2007-2017).

Le nouveau président détricote sans ménagement les politiques de son prédécesseur. Le vice-président Jorge Glas (proche de Correa) est en détention pour corruption. Mardi passé, leur parti, Alianza PAIS, a éjecté Moreno et s’est choisi un autre leader. Bref, la guerre est ouverte dans les rangs mêmes de la «révolution». C’est dans ce contexte surréaliste qu’un Rafael Correa écœuré s’est entretenu avec quelques journalistes romands.

Quel est votre bilan après neuf ans de pouvoir?

L’objectif principal, c’était de changer les relations de pouvoir. Un des grands problèmes de l’Amérique latine, c’est que nous avons toujours été dominés par des élites qui accaparent tout et privent le reste de la population des fruits du progrès. Il faut transformer nos Etats apparents, ne représentant qu’une minorité, en Etats véritablement populaires, qui représentent la grande majorité. On voit dès lors progresser l’éducation, la santé, la distribution des revenus, les droits de chacun et les services pour tous…

Vos plus grands succès? Vos échecs? Vos frustrations?

Des succès, il y en a tant! Nous avons doublé la taille de l’économie et sorti de la pauvreté deux millions de personnes. Nous étions le troisième pays le plus inégalitaire d’Amérique du Sud, nous voilà devenus le troisième le moins inégalitaire. Chez nous, les services étaient les pires de la région, ils sont les meilleurs. Nous étions une zone d’insécurité, nous sommes le deuxième pays le plus sûr. Avec l’un des meilleurs systèmes de justice! Nous avions le pire réseau routier du continent, c’est devenu l’un des meilleurs. Nous étions importateurs d’énergie, à présent nous l’exportons. Les Equatoriens ont redécouvert l’estime de soi, ils ont confiance en eux-mêmes.

Les erreurs, il y en a eu beaucoup, c’est inévitable. Mais dans les choix stratégiques, nous ne nous sommes pas trompés. La frustration, c’est de n’avoir pas pu faire davantage. Et c’est toujours là-dessus qu’on nous attaque. Je dis souvent que l’Equatorien a bon cœur mais mauvaise mémoire. Quand nous sommes arrivés au gouvernement, un cinquième de la population avait émigré suite à la crise de 1999. Un cinquième! Depuis, le flux s’est inversé: des Espagnols, des Argentins, sont venus chercher du travail.

Ce bilan est-il vraiment mis en péril par le virage politique de votre dauphin?

Mais ce n’est pas un virage, c’est une trahison ouverte! En mai, j’étais content de me retirer de la politique et de venir vivre avec ma famille en Belgique (ma femme est Belge). J’avais la conscience tranquille, notre parti avait remporté la majorité de l’Assemblée nationale et la présidence de la République suite à notre décennie de gouvernance. Mais au final, c’est pire que si l’opposition avait gagné les élections! Les gens actuellement au pouvoir nous haïssent profondément, on apprend qu’ils avaient passé des pactes avec la droite. Ils ont politisé la justice en mettant en détention le vice-président Jorge Glas sans la moindre preuve. Ils proposent une consultation populaire absolument anticonstitutionnelle, pour détruire les contre-pouvoirs que nous avions renforcés et les politiques développées. C’est un coup d’Etat! Une contre-révolution! Ils veulent briser tout ce que nous avons fait et remettre à nouveau le pays entre les mains de l’establishment.

Comment l’expliquez-vous? Le chef de l’Etat fut jadis votre vice-président!

Dix ans durant, il y avait un loup dans ma bergerie, déguisé en agneau! Imaginez quel choc c’est pour moi. Je n’ai rien vu venir. C’est impressionnant. Et maintenant, il tente de faire passer notre gouvernement pour corrompu… alors qu’il en a fait lui-même partie! C’est insensé.

Le virage politique n’est-il pas dû au ralentissement économique? Y avait-il trop de barrières, comme la loi contre la spéculation?

Mais c’est une loi merveilleuse, pour éviter les bulles immobilières qui ont dévasté la population en Espagne, ou encore aux Etats-Unis avec la crise des subprimes! Evidement, ça ne plaît pas aux spéculateurs, auxquels obéit le gouvernement actuel. Cela dit, c’est vrai que le cycle économique a changé ces deux dernières années, nos exportations se sont effondrées, nous avons perdu 10% de notre PIB. La valeur du dollar a augmenté de 30%. Il y a eu une récession dans toute l’Amérique latine. Or, en Equateur, nous avons connu une seule année de récession et la croissance avait repris quand j’ai remis les rênes du pouvoir. Mais on veut faire croire aux citoyens que leurs difficultés sont le fruit de notre «mauvaise» gouvernance…

Allez-vous retourner d’urgence en Equateur?

Je voulais me retirer de la politique. Je le devais à ma famille. Mais je ne peux pas permettre qu’on attaque ainsi notre révolution citoyenne, qu’on persécute nos partisans, soumis à d’immondes chantages. C’est une époque effroyable pour l’Equateur. Alors rentrer? Pas pour reprendre le pouvoir! Mais je crois que c’est inévitable. Mon parti, Alianza PAIS, va tenir une convention. Il vaut mieux que ces gens quittent le parti. Nous serons moins nombreux mais plus forts. Et il faut détruire le bloc majoritaire, c’est une fausse alliance.

Avec le recul, regrettez-vous de ne pas avoir brigué votre succession?

Oui. Ils sont en train de détruire le pays. L’Equateur risque de revenir vingt ans en arrière.

Qu’arrive-t-il donc à la gauche latino-américaine? Elle est en crise en Equateur et au Venezuela, elle a perdu les commandes au Brésil et en Argentine…

Le cycle économique a changé. Nous faisons face à une nouvelle force réactionnaire. Je le disais déjà en 2014. La droite n’est plus assommée par ses défaites. Elle a une stratégie nationale et continentale, avec des ressources financières illimitées et des conseillers étrangers, ainsi que des appuis importants dans la presse nationale et internationale. J’avais appelé ça «la Restauration conservatrice». Une sorte de «Plan Condor» sans les massacres des années 1970. On l’a vu à l’œuvre au Brésil, où la gauche n’a pas perdu le pouvoir mais subi un coup d’Etat. Il y a d’abord eu une campagne médiatique pour discréditer Dilma Rousseff. Sa cote de popularité s’est effondrée. Puis il y a eu au sein du Congrès un procès politique pour «corruption», qui a débouché sur la destitution de la présidente. Au final, elle a été innocentée, mais n’est plus à la tête de l’Etat. Cela n’a rien à voir avec l’Argentine, où la droite a emporté les élections démocratiquement. Mais notez que les Equatoriens ont voté à gauche, les Vénézuéliens aussi, de même que les Boliviens. Alors oui, les temps sont durs, mais on n’est pas non plus retourné aux années 1990 et au monopole de la droite!

Comment évaluez-vous la gouvernance au Venezuela?

De graves erreurs ont probablement été commises, notamment économiques. Mais clairement, il y a un boycott économique par des groupes nationaux et internationaux. Clairement, il y a une guerre médiatique. Clairement, il y a de l’interventionnisme étranger. Mais c’est aux Vénézuéliens à résoudre la crise, en paix et démocratiquement. Cela a toujours été notre position.

Donald Trump, pour vous, c’est une catastrophe ou cela ne change pas grand-chose?

Fondamentalement, les Etats-Unis ne changent pas. C’est une situation de parti unique. Il n’y a pas grande différence entre Démocrates et Républicains. Les premiers sont pour l’avortement, les seconds veulent moins d’impôts. Mais il n’y a pas de débat entre différents systèmes politiques, comme c’est le cas en Amérique latine. Donald Trump a certes un style différent et ses manières primitives peuvent avoir un impact à l’international. Mais sa marge de manœuvre est limitée par le système étasunien. (TDG)

Créé: 06.11.2017, 20h55

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