«J’ai toujours voulu être une voix pour ceux qui n’en ont pas»

Le combat de la Grande-DuchessePour briser le silence, Maria Teresa de Luxembourg s’engage corps et âme dans la lutte contre le viol comme arme de guerre.

La grande-duchesse Maria Teresa de Luxembourg a été éduquée dans une famille très aisée et particulièrement philanthrope.

La grande-duchesse Maria Teresa de Luxembourg a été éduquée dans une famille très aisée et particulièrement philanthrope. Image: Cour Grand-Ducale / Sophie Margue

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«Alerter l’opinion, donner la parole aux victimes de viol et de violences sexuelles en zone de conflits et les accompagner dans leur reconstruction», tel est l’enjeu du forum international «Stand, Speak, Rise Up!» une première mondiale organisée par la grande-duchesse de Luxembourg qui se tiendra sur ses terres, les 26 et 27 mars prochains. Trois Prix Nobel de la paix seront présents, le Dr Denis Mukwege, le gynécologue congolais qui «répare les femmes», la Yézidie Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de Daech, et le professeur bengalis Muhammad Yunus, connu pour son action en faveur de la microfinance. Une cinquantaine de femmes survivantes viendront témoigner de ce qu’elles ont subi et participeront aux débats pour tenter d’enrayer cette arme redoutable qui détruit «des individus et des communautés entières».

Loin de la vie de château et de l’atmosphère protocolaire qu’on imagine, Son Altesse Royale, personnalité hors norme qui tient ce projet à bout de bras depuis deux ans, nous reçoit en toute simplicité dans son appartement parisien. Ni personnel ni courbette, la grande-duchesse au solide franc-parler démarre la discussion tout en servant elle-même le café.

Qu’est-ce qui vous a poussée à mener ce combat?

J’ai toujours voulu être une voix pour ceux qui n’en ont pas. À la place où je suis, j’estime avoir la responsabilité de le faire. Quand j’ai rencontré le Dr Denis Mukwege il y a deux ans, à l’occasion d’une conférence où il plaidait le cas de ses patientes, toutes victimes de viols accompagnés d’actes de torture, j’ai été bouleversée par son intervention. J’étais très préoccupée par cette problématique que personne ne voulait aborder et je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour l’aider. Il m’a expliqué qu’il venait de créer une association de survivantes et que ces femmes avaient besoin d’une plateforme pour s’exprimer afin de pouvoir se reconstruire. C’est grâce, ou dois-je dire à cause, de lui que j’ai décidé de relever ce défi. Puis j’ai rencontré Céline Bardet, juriste et fondatrice de l’ONG «We are not weapons of war», qui s’est battue pour faire reconnaître le viol comme crimes contre l’humanité au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Elle a beaucoup œuvré pour élaborer le contenu de ce forum.

Comment expliquez-vous le silence qui entoure la souffrance de ces femmes?

C’est une problématique qui dérange tellement, que la plupart des gens préfèrent détourner le regard. Les Prix Nobel du Dr Mukwege et de Nadia Murad ont permis de donner un coup de projecteur sur ce phénomène mondial. Cela dit, je pense qu’il y a un début de prise de conscience. Ces Nobel ne leur auraient pas été décernés si les mentalités n’avaient pas évolué. Et le mouvement #MeToo a certainement participé à cette prise de conscience. Il a amené, a fortiori, à ne plus pouvoir ignorer cette réalité. Le fond de ce problème dans toutes les cultures est le non-respect total de la dignité de la femme. Pour y remédier, il faut appliquer la tolérance zéro dans la lutte contre l’impunité. Ce qui implique de ne pas avoir peur de dénoncer et de nommer les bourreaux et ceux qui les protègent.

Une cinquantaine de survivantes vont participer aux discussions

Lors de ce type de conférence, j’ai toujours été frappée qu’on ne donne jamais la parole aux premières concernées. Les débats ne peuvent pas être réellement constructifs sans échanges avec les victimes. Durant ces deux jours, la cinquantaine de survivantes venues du monde entier que j’ai invitées auront le rôle central. Elles participeront à tous les ateliers et je les encourage vivement à interpeller les responsables onusiens, les humanitaires, les juristes du TPI et les autres experts présents, pour avoir des réponses à leurs questions. «Que fait la justice? Pourquoi nos témoignages finissent-ils au fond d’un tiroir?» Ces femmes n’attendent pas de solutions miracles, mais une reconnaissance officielle de ce qui leur est arrivé, ce qui est primordial pour entamer un travail de réparation. Elles savent mieux que personne ce dont elles ont besoin et il leur faut débattre pour trouver des pistes pour avancer. Le but étant de poser de nouveaux jalons dans la lutte contre ce fléau.

Vous dites que ce forum n’est qu’un début, comment allez-vous poursuivre?

Je vais rester en contact avec ces femmes pour continuer à les aider et parce que nous avons des projets concrets que je finance à travers ma fondation, notamment l’agrandissement de l’Hôpital de Panzi du Dr Mukwege, à Bukavu. Je vais aussi lancer un appel mondial à soutenir ces survivantes dans leurs démarches. Par ailleurs, en allant au Liban dans les camps de réfugiés syriens pour la préparation de ce forum, j’ai découvert une autre problématique: les enfants nés d’un viol n’ont aucune reconnaissance, aucun droit, ni à la santé ni à la scolarité. Ce sont des parias. C’est intolérable et leur situation sera l’objet de mon prochain combat.

D’où vous vient cet engagement auprès des plus vulnérables?

J’ai été éduquée dans une famille très aisée et particulièrement philanthrope. On m’a toujours dit que lorsqu’on reçoit beaucoup, on a le devoir de beaucoup donner. Ça m’a marqué au fer rouge. J’ai commencé à m’intéresser à l’humanitaire vers l’âge de 14-15 ans, c’est ce qui m’a amené à faire Sciences Po. Si je n’avais pas rencontré mon mari, j’aurais consacré ma vie à ces combats. Aujourd’hui, j’utilise la place qui est la mienne pour défendre les causes les plus difficiles. Comme celle des enfants emprisonnés au Burundi pour des délits de droit commun ou la microfinance pour aider les femmes à sortir de l’exclusion économique. Il y a quelque chose en moi de rebelle. Je ne supporte pas l’injustice, c’est viscéral, ça me révolte.

Vous allez sur des terrains peu communs pour un membre de la famille royale, comment est-ce perçu par votre entourage?

Pas toujours bien, mes engagements ont parfois suscité la perplexité et j’ai dû me battre pour y arriver, mais j’ai la chance d’avoir le soutien inconditionnel de mon mari et une grande liberté d’action. Je suis à une place très privilégiée et je ne boude pas mon plaisir, mais je ne peux pas me contenter de faire que ce qu’on attend de moi, j’ai besoin de m’impliquer dans des causes qui font sens pour moi. La monarchie est une vieille institution et je pense que c’est très important de montrer qu’elle a un ancrage dans le XXIe siècle et qu’elle vit avec son temps. Mes engagements vont aussi dans ce sens-là, même si je dénote un peu!


De La Havane au Palais Grand-Ducal, en passant par la Cité de Calvin

Maria Teresa Mestre n’est pas née dans une famille royale, elle y est entrée par amour. Elle a vu le jour à La Havane, à Cuba, en 1956. Petite-fille du philanthrope Agustín Batista y González de Mendoza et du millionnaire Eutimio Falla Bonet, elle est issue de la haute bourgeoisie hispano-cubaine. Trois ans plus tard, l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir oblige la famille Mestre Batista à s’exiler. Direction New York, où elle va rester cinq ans, avant que ses parents ne décident de traverser l’Atlantique pour venir s’installer à Genève, à Cologny.

L’adolescente est alors scolarisée au pensionnat Marie-Thérèse, au Grand-Lancy. Après son bac, pas l’ombre d’une hésitation, ce sera sciences politiques, «les études les plus complètes pour travailler dans l’humanitaire», précise-t-elle. C’est sur les bancs de l’Université que la jeune femme rencontre son futur mari, le prince héritier Henry, envoyé dans la Cité de Calvin pour étudier à l’Institut des hautes études internationales du développement (IHEID). Le couple devient rapidement inséparable. «Nous étions toujours assis l’un à côté de l’autre», se souvient-elle, un brin nostalgique de ses belles années d’insouciance. Tous deux obtiennent leur licence en 1980, mais leur union est loin d’être acquise. Reste un obstacle de taille: obtenir le consentement du grand-duc Jean et de la grande-duchesse Joséphine-Charlotte. «Comme je ne savais pas de quoi serait fait mon avenir, j’ai postulé au CICR!» La monarchie en a décidé autrement. Leur mariage est célébré un an plus tard au Grand-Duché, le jour de la Saint-Valentin. Maria Teresa Mestre devient alors la troisième jeune roturière d’Europe, après la reine de Norvège Sonja et la reine Silvia de Suède à devenir consort héritière. Ce qui va l’obliger à rendre son passeport suisse, «une première pour Berne!»

En juin 1997, cette mère de cinq enfants devient ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco pour la lutte contre la pauvreté, l’éducation des filles et la promotion des microcrédits. Elle travaille d’ailleurs depuis de nombreuses années avec le professeur bangladais Muhammad Yunus, le «banquier des pauvres», Prix Nobel de la paix 2006. Depuis l’accession au trône de son mari, le 7 octobre 2000, Maria Teresa Mestre est connue sous le prédicat de «Son Altesse Royale la Grande-Duchesse de Luxembourg, duchesse de Nassau, princesse de Bourbon-Parme». Un titre qui n’entrave en rien son âme profondément humaniste et militante et qu’elle met au service de ses convictions et de ses combats humanitaires. ()

Créé: 11.03.2019, 12h09

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