Infiltrés au sein de l’Etat islamique

Mossoul Les services secrets irakiens les ont convaincus de combattre le groupe Etat islamique de l’intérieur en se mêlant aux combattants. Pour la première fois, ils racontent et témoignent.

Le travail des «infiltrés» a permis à l’armée irakienne de remporter des victoires, comme ici à l’est de Mossoul le 17 juin dernier.

Le travail des «infiltrés» a permis à l’armée irakienne de remporter des victoires, comme ici à l’est de Mossoul le 17 juin dernier. Image: ALKIS KONSTANTINIDIS/ REUTERS

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Dans l’antre de la guerre, à l’abri des médias de masse, opère un corps silencieux et invisible. Des Irakiens de l’ombre, de tout âge et de toute catégorie sociale. Pilotés depuis Bagdad, leurs pas se confondent avec ceux des djihadistes du groupe Etat islamique. On les appelle les infiltrés.

Membres des services secrets irakiens, baasistes aguerris ou encore citoyens lambda, ces informateurs locaux, recrutés par les services d’intelligence irakiens pour infiltrer les rangs de Daech, sont parvenus en trois ans d’occupation djihadiste à noyauter Mossoul et sa périphérie. Un travail de fourmis, dangereux, qui les a conduits, pour certains, à occuper des postes de commandement au sein de l’organisation terroriste.

Plus d’un mètre quatre-vingts de hauteur et des dizaines de kilos de masse musculaire. A première vue, outre ses cheveux et sa barbe impeccablement rasés, rien ne différencie Abdallah Mahmood, 38 ans, de l’image redoutable que l’on a du djihadiste.

Originaire de Mossoul, l’homme travaille sous la houlette des services secrets irakiens depuis l’ancien régime. «Une semaine après la mort de mon commandant tué par Daech en juin 2014, j’ai reçu un appel de Bagdad me demandant de rejoindre les rangs de l’Etat islamique et de garder mon téléphone quel que soit le prix à payer», explique ce colosse aux mots scrupuleusement pesés.

Débute alors l’étape la plus périlleuse de sa vie. Afin d’obtenir leur confiance, l’espion reçoit l’ordre de livrer aux commandants locaux des informations sur leurs rivaux d’Al-Qaida, dont Daech veut les têtes. L’échange est concluant. Abdallah Mahmood est recruté et placé dans un bureau de regroupement d’informations dirigé par un Tunisien. «On avait deux types d’informations: celles données par la population et celles fournies par les combattants. Lorsqu’une personne était dénoncée, la police des mœurs la tuait avant même notre feu vert», assure-t-il.

Les exécutions arbitraires gangrènent Mossoul. Les tribus sunnites, qui avaient accueilli les djihadistes à bras ouverts, commencent à déchanter au point, pour certaines, de vouloir retourner les armes contre leurs oppresseurs.

Pour creuser la fracture, les services d’intelligence irakiens s’engouffrent dans la brèche. Ils ont pour objectifs d’infiltrer l’organisation Etat islamique, d’obtenir une liste détaillée de tous ses membres, de déjouer ses plans d’attaques mais aussi de forger un mouvement de résistance capable de casser l’ennemi pour faciliter la reprise de Mossoul le moment venu.

Pour Rahim Abdallah Saad, 36 ans, tout a basculé à la mort de son frère, un policier exécuté par l’Etat islamique. «Alors qu’ils m’obligeaient à assister à son égorgement sur une place publique bondée, quelqu’un s’est approché de moi et m’a dit: nous sommes des résistants contre ces monstres. Tiens, voilà ce téléphone. Ouvre-le à 6 h demain matin et on parlera», affirme cet ingénieur en systèmes de communication.

Le rendez-vous a lieu. Au bout de la ligne, un officier du renseignement irakien l’enjoint à intégrer Daech. Par esprit de vengeance, Rahim accepte. Le père de famille pousse alors les portes des djihadistes. Il leur assure vouloir mettre ses compétences professionnelles au service de l’Etat islamique pour ainsi laver l’honneur de sa famille terni par son traître de frère. Persuasif, Rahim se voit affecté dans une cellule de transmission de communication.

Entre les mains d’Abdallah Mahmood et de Rahim Abdallah Saad circulent des informations stratégiques susceptibles d’affliger de lourdes pertes à l’organisation terroriste. Abdallah Mahmood contribuera ainsi à la chute d’Ezzat al Douri, numéro deux du régime baasiste et cerveau de Daech, tué en avril 2015 par les forces irakiennes dans la province de Salahédine. «Du trajet qu’il devait emprunter au point de rendez-vous avec des leaders du groupe, toutes les informations qu’il nous a fournies étaient exactes à deux heures près», se félicite son supérieur, un officier du renseignement irakien souhaitant garder l’anonymat.

De ses trois années passées au sein de Daech, Rahim garde des séquelles corporelles et psychologiques indélébiles. L’espion se souvient de ce jour où, conformément à ses informations, l’aviation irakienne a frappé le convoi constitué de plusieurs dizaines de véhicules transportant des hauts cadres de l’EI en provenance de Syrie. «A la dernière minute, Daech m’a demandé d’être du voyage. Nous n’avons été que dix-huit à survivre. Plus de 40 combattants ont été tués ce jour-là. Moi, j’ai été blessé au bras et, depuis, je n’arrive plus à le bouger», se souvient-il avec effroi.

Les services d’intelligence irakiens assurent avoir perdu à Mossoul plus de 60 de leurs collaborateurs au cours des trois dernières années. «Leurs informations ont contribué à 20% à la libération de Mossoul et nous ont permis de déjouer plusieurs centaines d’attaques», poursuit l’officier du renseignement.

Abdallah Mahmood et Rahim Abdallah ont été exfiltrés de Mossoul il y a moins d’un mois. Tous deux reconnaissent aux chefs de l’EI des compétences. «J’étais encadré par des gens intelligents, très bien qualifiés, capables de diriger. Mon commandant, un ancien général sous Saddam Hussein, me disait: on s’en fout si l’Etat islamique est bon ou mauvais. On doit faire notre boulot», soutient Abdallah Mahmood. Le manque de temps et de stabilité a, selon lui, joué en leur défaveur. «Depuis 2016, nous commencions à recevoir des machines espionnes très sophistiquées que seul un Etat peut se procurer. Deux ans de plus et ils auraient été très forts», conclut-il.

(TDG)

Créé: 25.06.2017, 21h06

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