Genève accusé de fermer les yeux sur l’enlèvement de princes saoudiens

MondeUn documentaire de la BBC sur les dissidents disparus s’étonne de la «passivité» de la justice suisse suite à un kidnapping sur son sol.

Saud bin Saif al-Nasr (à gauche), Prince Sultan bin Turki (au centre), Prince Turki bin Bandar (à droite)

Saud bin Saif al-Nasr (à gauche), Prince Sultan bin Turki (au centre), Prince Turki bin Bandar (à droite) Image: BBC

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La justice genevoise ferme-t-elle les yeux sur l’enlèvement d’un prince saoudien dissident par des membres du régime de Riyad? C’est ce que laisse entendre, dans un documentaire britannique diffusé ce lundi soir sur la BBC, l’avocat étasunien Clyde Bergstresser, défenseur du très remuant Sultan bin Turki bin Abdulaziz, l’un des petits-fils du fondateur de la dynastie wahhabite. A Genève, Me Pierre de Preux, lui aussi défenseur du prince, n’est pas moins perplexe.

Leur client est l’un des trois princes saoudiens disparus mystérieusement de la circulation au cours des deux dernières années. Tous trois exilés, ils étaient connus pour leurs critiques acerbes à l’égard de Riyad. Tous trois ont été enlevés entre l’été 2015 et février 2016, comme l’avait révélé l’an dernier une enquête du quotidien The Guardian. Mais le cas du prince Sultan est particulièrement ironique: son kidnapping s’est produit le 1er février 2016 à Paris, quelques mois après qu’il a déposé une plainte pénale à Genève en juin 2015 suite à un précédent enlèvement! Celui-là était survenu le 12 juin 2003 dans une villa de Collonge-Bellerive.

Drogué à Collonge-Bellerive

Le prince était venu témoigner à Genève en octobre 2015. Dans nos colonnes, il avait raconté être tombé dans un «guet-apens» en 2003, alors qu’il était dans la ville lémanique pour suivre un traitement aux Hôpitaux universitaires. Un membre de sa famille et un ministre saoudien l’ayant drogué lors d’un entretien «amical» à Collonge-Bellerive, il disait s’être réveillé quatorze jours plus tard dans un hôpital à Riyad, avec une grave pneumonie. Depuis, il a de gros problèmes de mobilité.

Alternant longtemps les assignations à résidence et les séjours en prison, il est transféré à Boston en octobre 2010, car son état de santé se détériore. En 2014, il trouve le courage de déposer une plainte à Genève, confiait-il en octobre 2015 à notre journal. Tout en s’interrogeant: «Je ne comprends pas pourquoi la Suisse n’a rien fait il y a douze ans.»

Aucune demande adressée à Riyad

A présent, ce sont ses avocats qui s’étonnent du manque d’empressement de la justice genevoise, alors que le temps presse: il y aura prescription en 2018. Contacté ce mardi, Me Pierre De Preux dit avoir requis auprès du procureur Stéphane Grodecki des actes d’instruction qui, à sa connaissance, n’ont pas été suivis d’effets. Principalement, l’avocat genevois a demandé à ce que soient entendues les deux personnes visées par la plainte, ce qui impliquait d’adresser une demande d’entraide à l’Arabie saoudite. Par ailleurs, le défenseur du prince Sultan n’a pas eu vent de la moindre enquête menée à l’aéroport de Genève pour en savoir plus sur l’avion qui a emmené son client à Riyad contre son gré.

A Boston, Me Clyde Berg­stresser a confié à la BBC son étonnement: «Cet enlèvement a eu lieu sur sol suisse. On aurait pu penser qu’il y aurait eu de l’intérêt à découvrir comment cela s’est produit!»

Témoins absents, plaignant disparu

Autre son de cloche du côté du procureur. Le Ministère public confirme que la procédure est, en l’état, toujours ouverte. Cependant, il indique n’avoir pu procéder qu’à l’audition de quelques-uns des témoins dont le plaignant affirmait qu’ils étaient à disposition de la justice genevoise. Le médecin de ce dernier, un témoin clé, n’a jamais pu être entendu. Au vu de l’absence d’éléments objectifs, le Ministère public a donc, à ce jour, renoncé à déposer une demande d’entraide auprès des autorités saoudiennes.

Pour Me De Preux, le procureur songe surtout à suspendre l’instruction étant donné… la disparition du plaignant! En 2016, celui-ci a embarqué à Paris avec son entourage sur un vol privé pour Le Caire, mais l’équipage les emmenait en réalité à Riyad. On est sans nouvelles du prince depuis qu’il y a été débarqué de force.

Aux oubliettes du royaume

Ce n’est pas le seul. Depuis que la plainte pénale a été déposée à l’été 2015, deux autres princes rebelles ont été rapatriés en Arabie saoudite contre leur gré. Ainsi le youtubeur Turki bin Bandar, ancien major de la police saoudienne réfugié en France, a été arrêté lors d’une visite au Maroc puis déporté sur demande de Riyad.

Quant à Saud bin Saif al-Nasr, qui avait soutenu sur son compte Twitter un appel à renverser le roi, il a embarqué en septembre 2015 à Milan sur un vol privé pour Rome, où il devait signer un contrat avec un consortium russo-italien. Personne n’a plus entendu parler de lui, affirme à Berlin un quatrième prince dissident, Khaled bin Farhan, qui ne se fait guère d’illusion: «Il a atterri à Riyad. Les services saoudiens ont tout inventé», affirme-t-il dans le documentaire de la BBC. «Son seul destin, c’est une prison clandestine.»

Précision: Une erreur s'était glissée dans la première version de cet article (et dans celle figurant dans le journal imprimé). Il y était écrit que "nous ne sommes pas parvenus à joindre le procureur ce mardi". Cette phrase n'avait pas lieu d'être, puisque le paragraphe suivant contenait justement la réaction du Ministère public. (TDG)

Créé: 15.08.2017, 20h44

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