Fuyant la guerre en Syrie, ils ont trouvé leurs anges gardiens en France

Crise migratoireLes réfugiés syriens bien formés s’en sortent bien quand ils arrivent en France. La famille et des incubateurs les aident à s’intégrer.

De gauche à droite: Moustapha (jeune réfugié syrien), Thamer (chemise rayée rose, le plus vieux des oncles de Moustapha) et Izzat (en polo rose, le deuxième oncle de Moustapha), posant sur le balcon de l'appartement parisien d'un ami français qui les héberge.

De gauche à droite: Moustapha (jeune réfugié syrien), Thamer (chemise rayée rose, le plus vieux des oncles de Moustapha) et Izzat (en polo rose, le deuxième oncle de Moustapha), posant sur le balcon de l'appartement parisien d'un ami français qui les héberge. Image: François Bouchon/Le Figaro

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La «Tribune de Genève» publie une série de sept articles sur la question des migrations, rédigés par chacun des sept quotidiens partenaires de LENA.

«Notre ferme était à côté du temple de Baal, à Palmyre. Oui, celui que Daech a fait exploser», explique le jeune homme en sortant son téléphone portable pour montrer des photos. Sous la pluie battante, en plein Paris, la cité antique apparaît sur l’écran. Des colonnes en toile de fond et, devant, les murets de pierres sèches de la ferme familiale où Izzat, 31 ans, avait l’intention d’installer un gîte pour touristes. Un projet englouti par la folie du groupe Etat islamique (Daech). Désormais réfugié en France, il espère être reçu dans un programme d’intégration intensif. Son français n’est pas encore parfait, mais il n’en parlait pas un mot quand il est arrivé en novembre. Toute sa famille est déjà éparpillée en Europe et en Turquie.

Aujourd’hui, comment s’intègrent ces Syriens qui, depuis 2011, fuient les bombardements des avions de Bachar el-Assad comme les massacres du groupe Etat islamique? Aucune histoire ne ressemble à une autre, mais quelques constantes se dégagent. «Les Syriens sont des gens pressés. Ils veulent retrouver le fil de leur vie passée, brutalement coupé», constate Ayyam Sureau, l’énergique fondatrice et directrice de l’association Pierre Claver, qui aide les réfugiés à s’intégrer. «Séquelles psychologiques»

Le jeune Palmyrien a quelques atouts pour réussir. Son frère aîné, Thamer, a tracé la voie. En 2001, fuyant l’appel sous les drapeaux, il avait atterri à Paris chez de bons amis français. Cours de langue à la Sorbonne, BTS en hôtellerie, naturalisation en 2011: un parcours sans faute pour cet homme affable qui dirige désormais une équipe dans un grand hôtel des Champs-Elysées, tout en veillant sur l’avenir de son frère Izzat et du dernier arrivé, leur neveu, Mustafa. Celui-ci, 16 ans, est à l’école depuis peu. Il a intégré un lycée professionnel parisien dans une classe pour non-francophones. Dans un coin de la pièce, par terre, un manuel de grammaire du français est resté ouvert.

Mustafa vient de passer deux ans à Damas, où son père habite toujours tandis que sa mère est partie pour Ankara. La famille avait quitté son domicile de Raqqa le jour où la ville est tombée aux mains de Daech. «Mustafa a des séquelles psychologiques. Il dormait mal. Ça va mieux ici», explique son oncle, sans insister, par sécurité.

Les anges gardiens français, amis de la famille, ne sont jamais loin, prêtant un appartement, donnant un coup de pouce. Interrogé sur les clés de son intégration en France, Thamer hésite: «Je n’ai ni de bons ni de mauvais souvenirs. Tout était tellement différent ici, mais, en même temps, je ne me suis jamais senti différent!»

Beaucoup de ses compatriotes ont, comme lui, trouvé un «point de chute» à leur arrivée en France: un membre de la famille déjà installé, des collègues universitaires qui se sont mobilisés, des connaissances françaises qui les ont guidés dans les méandres de l’administration. Mais, après cette main tendue, chacun fait son chemin. Il n’existe pas vraiment de réflexe communautaire syrien, à l’inverse d’autres étrangers.

«L’émigration syrienne en France remonte à plusieurs générations. Elle s’est toujours caractérisée par une volonté forte d’ascension sociale et d’assimilation. Elle a longtemps concerné les classes urbaines, souvent francophones. Elle s’est doublée d’une aide traditionnelle de l’Eglise catholique aux Levantins chrétiens», note le spécialiste du monde arabe contemporain Gilles Kepel. Mais désormais, tout le monde fuit pour sauver sa peau. Les classes moyennes comme les paysans vivant dans des campagnes dévastées. Evidemment, tous ne bénéficient pas des mêmes réseaux. Certains doivent payer des passeurs. Cette immigration plus proche de l’immigration africaine, avec une main-d’œuvre non éduquée, peu formée, fait peur aux Européens. Selon les chiffres officiels, quelque 10 000 réfugiés syriens avaient été accueillis en France avant la vague d’arrivées de cet été.

«Amicaux et bienveillants»

«Le premier obstacle à surmonter est la barrière de la langue», résume Elisabeth Longuenesse, présidente de l’association Alwane d’aide aux enfants syriens. «Emarger à Pôle emploi et être sur liste d’attente pour des cours de français est fréquent alors qu’il faudrait vingt heures de leçons par semaine pendant six mois! Même chose pour le logement. Certains se débrouillent, mais d’autres ont mis toutes leurs économies dans le voyage. Faute d’argent, ils se retrouvent dans un hébergement collectif éloigné du centre-ville ou carrément à la campagne, ce qui n’est pas l’idéal pour s’insérer dans la société.»

Lina et Mohammed, la cinquantaine tous les deux, viennent s’inscrire pour leur deuxième année à l’association Pierre Claver. Lorsque ces deux médecins – elle est gynécologue, lui pédiatre – ont quitté Homs en 2013, ils pensaient venir «souffler un ou deux mois» chez leur fille qui habite Paris depuis son mariage avec un informaticien français. Ils ne sont jamais repartis. Depuis, leur volontarisme se heurte à des questions pratiques. Un logement correct mais éloigné de Paris, à Aulnay-sous-Bois. Mais surtout, malgré un statut de réfugié obtenu en neuf mois, l’impossibilité de trouver un travail. D’où des stages dans des hôpitaux de banlieue qui ne leur permettent pas de voir le bout du tunnel. «A Homs, je travaillais d’arrache-pied. Je ne suis pas habituée à vivre aux dépens des autres. Mais que pourrais-je faire? Femme de ménage? Vendeuse?» s’interroge Lina. De son sac à main, elle tire un exemplaire du Dernier jour d’un condamné, mais elle trouve Victor Hugo «un peu difficile». Elle trouve Paris «très joli», les Français «intelligents, amicaux et… violents». Violents? Lina se plonge dans le traducteur de son téléphone: «Pardon, bienveillants!»

«Je pensais à Flaubert»

Figure syrienne en France, Farouk Mardam Bey, ex-directeur de la bibliothèque de l’Institut du monde arabe et spécialiste de la littérature arabe chez Actes Sud, sait que le contexte de crise est tout sauf facile et qu’après les premières vagues d’intellectuels arrive désormais «une masse malheureuse» qui risque de moins trouver ses marques en France. Lui, c’était en 1965, il avait 21 ans. «Dès le lendemain, je prenais le train pour Caen, où j’étais inscrit à la fac. En voyant la pluie, le bocage normand, je pensais à Flaubert et à Maupassant. Je n’étais pas dépaysé tant nous étions imprégnés de culture française. Même le calva avec le café, je ne trouvais pas cela bizarre!»

Ce matin, Milad, 27 ans, change de casquette: après avoir intégré l’association Pierre Claver, il y a deux ans, il devient lui-même recruteur et fait passer un entretien aux candidats qui souhaitent à leur tour rejoindre cet «incubateur» d’intégration où, en plus des cours de français, foisonnent toute l’année échanges culturels, activités sportives ou culinaires. Concentré, un cahier pour prendre des notes sur ses genoux, Milad sait qu’il tient en partie entre ses mains le destin de quelques-uns de ses compatriotes fraîchement débarqués en France. Lui est tiré d’affaire. Quand il est arrivé à Paris, il sortait de neuf mois de prison pour activisme et était l’une des figures de cette jeunesse révoltée vivant à Deraa, foyer de la contestation syrienne dès 2011. © Le Figaro

Créé: 23.09.2015, 20h40

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