Erdogan contre Gülen: les frères ennemis

TurquieLe président turc a fait de son ex-allié sa cible numéro 1. Récit d’un divorce.

Fethullah Gülen et Recep Tayyip Erdogan  ont longtemps marché main dans la main pour placer la Turquie sur la carte du monde. Leur rivalité aujourd’hui est à la hauteur de leurs ambitions respectives.?

Fethullah Gülen et Recep Tayyip Erdogan ont longtemps marché main dans la main pour placer la Turquie sur la carte du monde. Leur rivalité aujourd’hui est à la hauteur de leurs ambitions respectives.? Image: Reuters

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Armée, système judiciaire, éducation, presse, milieux d’affaires, sportifs… Depuis le putsch manqué en Turquie, pas un secteur ne semble échapper aux purges menées par le président Recep Tayyip Erdogan. Celles-ci se sont soldées depuis le 15 juillet par 35 000 arrestations, 80 000 licenciements de fonctionnaires, et des fermetures de sociétés influentes. Même la Banque centrale turque figure dans l’acte d’accusation de 73 pages fraîchement publié. Cette traque dépasse aussi les frontières du pays. Cible No 1: les sympathisants du mouvement de Fethullah Gülen, prédicateur exilé aux Etats-Unis depuis 1999, par peur des militaires. Réclamant aujourd’hui son extradition, le président Erdogan l’accuse d’avoir fomenté la tentative de putsch, ce que le premier nie avec force, évoquant «un coup monté».

Hier alliés, comment ces deux figures de l’islamisme libéral turc en sont-elles arrivées à devenir des ennemis invétérés, le mouvement Gülen étant classé au rang d’organisation terroriste par les autorités turques? Quelle idéologie sous-tend le mouvement Gülen? Et pourquoi son influence est-elle si redoutée, depuis trois ans déjà, au sein du clan Erdogan? Les réponses à ces questions donnent un éclairage sur les jeux de pouvoir qui se nouent en Turquie. Analyse avec Bayram Balci, chercheur en science politique et civilisation arabo-islamique au CERI-Sciences Po, à Paris, et spécialiste des mouvements islamistes turcs.

L’alliance objective

Dès 2002 et après son arrivée au pouvoir, l’AKP, le Parti de la justice et du développement de Recep Tayyip Erdogan, bénéficie du soutien du mouvement de Fethullah Gülen, prédicateur islamiste qui prône une Turquie assumant ses racines musulmanes, tout en étant ouverte au monde extérieur. Les deux hommes – même si jusqu’ici Gülen ne cherchait pas à se rapprocher du politique – partagent des buts communs: «Ces deux islamistes modérés, acquis au libéralisme, veulent la création d’une nouvelle Turquie, conservatrice dans ses valeurs, moderne dans son fonctionnement et qui compte sur la carte du monde, explique Bayram Balci. Et tous deux ont le même intérêt: se débarrasser de l’establishment kémaliste et militaire, longtemps omnipotent en Turquie.»

Le mouvement sunnite modéré de Fethullah Gülen fait partie des nombreuses organisations sociales qui, dès les années 1990 et la décennie suivante, ont œuvré à la modernisation de la Turquie et à son décollage économique. La force du mouvement religieux de Fethullah Gülen, qui prône l’engagement social de ses membres au «service» (hizmet) de la communauté, c’est de ne pas se limiter à la promotion de l’islam. «Sur le modèle des écoles missionnaires jésuites, Gülen veut former les nouvelles élites musulmanes. L’éducation doit leur inculquer une vision décomplexée des rapports à l’argent et l’ouverture vers le monde extérieur», souligne Bayram Balci. Gülen s’active ainsi à mettre en place un réseau d’établissements d’enseignement (écoles, centres culturels, instituts de recherches), acquiert des médias, pénètre les milieux d’affaires. «L’alliance objective entre Gülen et Erdogan se scelle car leur base sociale est la même: la classe moyenne de l’Anatolie profonde, conservatrice, pieuse, mais tournée vers les marchés économiques et la globalisation.»

Un réseau tentaculaire

Tandis que l’AKP se concentre sur ses victoires politiques, le mouvement Gülen gagne en force dans tous les secteurs de la société turque, et s’étend bien au-delà des frontières. Comment? En apportant son aide et ses services aux expatriés turcs et aux migrants musulmans en général. Cela va de cours d’appui visant à favoriser l’intégration des jeunes aux services de réseautage pour les entrepreneurs. Des écoles et des structures d’encadrement s’ouvrent sur tous les continents. Pour modèle, une expansion rodée durant les années 1980-1990 dans les ex-républiques socialistes (Balkans, Caucase, Asie centrale). «La conquête fut aisée dans ces régions, qui partagent avec la Turquie un héritage ottoman et sont en partie turcophones», note le chercheur. Gülen y a investi massivement, dans l’éducation, les médias, les milieux économiques. Avec cette particularité: il vise à toucher avec ses idées l’ensemble de la société d’accueil, conformément à son plan d’action universaliste.

Le modèle fonctionne et s’exporte donc un peu partout dans le monde, avec le consentement de la diplomatie turque. «Avec cette stratégie transnationale et multisectorielle, ce mouvement socioreligieux est devenu une force d’influence majeure», relève encore Bayram Balci. Aujourd’hui, il compterait 3 millions d’adeptes dans le monde, même s’il est difficile de donner un chiffre exact. Il est présent sur tous les continents, à travers l’existence de centaines d’établissements d’enseignement et un réseau de businessmen adhérents qui assurent son financement. Gülen forme ainsi des élites «à la fois pieuses, modernes et patriotes», résume le chercheur.

En Suisse, le mouvement est implanté via une dizaine d’établissements, tous sis côté alémanique, à l’exception d’un dans le canton de Vaud. Le réseau compte des écoles privées, des centres prodiguant des cours pour les enfants immigrés, des instituts de recherche. Le journal guléniste Zaman, désormais sous tutelle du pouvoir turc, possédait jusqu’en juin une antenne à Zurich.

Le dialogue pour capitaliser

Contrairement à d’autres courants islamistes, le mouvement Gülen ne fait pas de son orientation religieuse une vitrine, il évite de se positionner en prosélyte. Il ne pratique pas l’éducation religieuse dans ses établissements, d’ailleurs officiellement ouverts à tous. Contrairement à Erdogan, Gülen ne s’aventure pas non plus sur les terrains idéologiques qui divisent la société turque, comme le voile ou la place de l’islam dans les sociétés européennes, il ne cherche pas à ériger de mosquées. Optimisant sa stratégie de conquête universelle, il préfère s’engager sur des thèmes plus rassembleurs, comme le «dialogue interreligieux», cherchant par exemple aux Etats-Unis, où il est très présent, à se rapprocher des organisations juives et chrétiennes. Un de ses thèmes de prédilection est aussi «la paix dans le monde», organisant partout où il le peut débats et conférences. En somme, il tend vers un but: capitaliser son influence.

On pourrait ne même pas savoir que de tels engagements, peu connotés, sont le fait du réseau Gülen. En octobre 2014 à Genève, deux de ses antennes organisaient ainsi, en partenariat avec l’Université de Genève, la «Conférence de Genève pour la paix», qui a rassemblé une brochette d’interlocuteurs. Les deux organisateurs, appartenant au réseau Gülen, étaient la Fondation des journalistes et écrivains et l’Institut pour le dialogue et la coopération interculturelle, qui a ses assises dans de nombreux pays (entre autres à Zurich, sous le label Dialog Institut).

La rupture

Incontestablement, le mouvement de Fethullah Gülen a fait beaucoup pour le «soft power» turc, le rayonnement de la Turquie dans le monde, si cher à Erdogan. Dès lors, comment expliquer le divorce entre les deux hommes? Pour Bayram Balci, l’affaiblissement de leur ennemi commun, les militaires kémalistes, est à l’origine de leur distanciation, la rivalité entre les deux hommes ayant pris le dessus. S’y greffent de réelles divergences dans la façon d’appréhender le monde. Gülen, qui mise sur le dialogue interreligieux pour asseoir son influence, s’est bien gardé par exemple de se fâcher avec Israël après l’affaire de la flottille turque. En 2010, Israël coula le bateau d’une ONG turque, téléguidée par Ankara, qui acheminait de l’aide humanitaire à Gaza.

Pour Gülen, les dérives autoritaires d’Erdogan, notamment lors de la révolte de la jeunesse turque de mai 2013, tout comme les affaires de corruption au sein de l’AKP, sont gênantes. Elles provoquent les critiques du monde occidental, là où prospèrent précisément les affaires gulénistes. Erdogan, lui, craint ce réseau bien trop puissant qu’est devenu le mouvement Gülen. En 2013, année de la franche rupture, des juges notoirement gulénistes avaient osé poursuivre trois proches du cabinet d’Erdogan pour corruption. Pour le leader de l’AKP, le mouvement Gülen, dont les cadres si bien formés occupent des postes importants dans l’administration, est devenu un «Etat parallèle» bien trop dangereux.

Jusqu’à tenter un coup d’Etat? «Il n’y a pas de preuve aujourd’hui que Gülen est derrière la tentative de putsch de mi-juillet, mais on ne peut pas l’infirmer non plus. Il serait étonnant que les gulénistes soient parvenus à infiltrer l’armée avec une ampleur à pouvoir fomenter un coup. Certains militaires ont pu avoir leurs propres intérêts à vouloir renverser le président turc, et des gulénistes ont peut-être apporté leur appui. Une chose est certaine, cette affaire a renforcé l’assise d’Erdogan. Le réseau Gülen est laminé en Turquie.» Il est peu probable que le président turc ait les moyens de l’affaiblir à l’étranger, selon le chercheur, même si la traque s’observe jusqu’en Europe (lire ci-contre), mais le mouvement, incontestablement, est atteint. «Et comme il est constitué d’un patchwork d’intérêts très divers, il pourrait bien éclater en plusieurs tendances.»


Une traque jusqu'en Europe

Menaces de mort, intimidation, locaux incendiés, agressions physiques: les adeptes du réseau Gülen en Europe ne dorment plus depuis que le président turc a lié le prédicateur à la tentative de coup d’Etat et s’est mis en tête de laminer son influence. En Allemagne, les autorités ont été amenées à enquêter sur des allégations faisant état d’un réseau de 5000 agents d’Erdogan dévolus à cette traque dans le pays. De simples citoyens pro-Erdogan, remontés contre Gülen, et une dose de psychose font le reste. Aux Pays-Bas, des parents ont retiré à la hâte leurs enfants des établissements affiliés à Gülen. Idem au Danemark où des étudiants n’ont pas fait la rentrée après que les noms de 14 écoles gulénistes ont été publiés sur Facebook. A Zurich, la police a été alertée de menaces visant une école. Les antennes française et allemande du journal guléniste Zaman ont fermé. Un blog belge, hizmetpurge, recense les actes de haine. Des photos montrent des murs de maisons couverts de graffitis «FETÖ», pour «Fethullah Gülen = organisation terroriste», destinés à pointer la présence de gulénistes. C.M.

(TDG)

Créé: 27.09.2016, 21h07

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