«Dojd TV», la dernière chaîne russe indépendante, défie Poutine

TélévisionDélogée de ses studios, elle diffuse discrètement depuis un appartement au cœur de Moscou.

La salle des montages de la chaîne Dojd, installée dans un appartement.

La salle des montages de la chaîne Dojd, installée dans un appartement. Image: Nikita Robert

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Entre étagères et cuisine, le studio avec caméras, spots et prompteur occupe tout le salon. Ecrans de contrôle et tables de montage sont posés sur des tables Ikea dans la chambre, à côté du piano. La salle de bains, elle, sert de vestiaire et de salle de maquillage. «Nous voilà revenus aux temps soviétiques du samizdat», ironise Tikhon Dziadko, l’un des journalistes vedettes de la chaîne «Dojd TV», en référence aux publications clandestines d’antan.

C’est depuis ce studio improvisé dans un petit appartement privé du centre de Moscou que cette rare télévision indépendante est contrainte de diffuser ses programmes. Du pur bricolage audiovisuel. Et par peur de représailles, «Dojd TV» garde sécrète sa nouvelle adresse et prend toutes les précautions avant d’y laisser entrer un visiteur étranger.

Pourtant, il y a peu, elle avait des studios normaux, ouverts à tous. C’était avant l’offensive des autorités contre cette petite chaîne symbole de la nouvelle société civile libérale. «Il y a en Russie une profonde volonté de recevoir de la vraie information. Mais les autorités donnent l’impression de ne plus vouloir de médias indépendants», se désole ce journaliste phare de «Dojd TV» depuis qu’il a couvert les élections de 2011 et 2012, notamment les manifestations inédites contre le Kremlin de Vladimir Poutine.

Loin de la grisaille et de la propagande des télévisions publiques, «Dojd TV» apporte de la couleur sur les écrans russes. Elle est revenue au b.a.-ba du journalisme: donner la parole à tout le monde, montrer les pro- et les anti-Poutine et être là où l’actualité se fait. Lancée en avril 2010 par Natalya Sindeyeva, dynamique femme d’affaires et principale actionnaire, cette télévision se distingue du coup des autres chaînes, placées plus ou moins directement sous le contrôle des autorités. Occupant une petite niche audiovisuelle, «Dojd TV» arrangeait tout le monde, pendant un certain temps: les libéraux avaient une chaîne libre; les autorités disaient que la liberté d’expression existait toujours.

Mais, en janvier dernier, en pleine commémoration de la levée du blocus de Leningrad pendant la Seconde Guerre mondiale, la chaîne a organisé un malencontreux sondage. Elle a posé une question polémique à ses téléspectateurs: «Fallait-il livrer Leningrad aux nazis pour sauver des milliers de vies ?» Scandale. «Dojd TV» a présenté ses excuses. En vain. Cela a servi de prétexte à une offensive pour forcer la chaîne à fermer. L’un après l’autre, les principaux opérateurs de télévision câblée l’ont exclue de leurs bouquets. Puis, au terme d’un obscur imbroglio administratif, la rédaction a été chassée de ses locaux, contrainte de se réfugier dans cet appartement-studio.

«Ce qui nous sauve, ce sont nos fidèles téléspectateurs, qui veulent de la vraie information», insiste Tikhon Dziadko. Une mission que «Dojd TV» poursuit désormais sur internet. Sans jamais cesser d’émettre, pour ses 8 millions de téléspectateurs.


Toutes les voix critiques sont muselées

«Ce théâtre, c’est un îlot de liberté à Moscou. Mais la vague actuelle du Kremlin de Vladimir Poutine est contre nous…» Ce soir-là, dans les coulisses exiguës de Teatr.doc, Vladimir Mirzoev sert du thé chaud et des propos très froids sur ce théâtre qui, petit bijou d’indépendance, loue depuis 2002 à la ville une minuscule salle en sous-sol. Ses pièces, elles aussi, sont souterraines car loin de la propagande. A bien écouter entre les lignes le spectacle de Vladimir Mirzoev, grand nom de Teatr.doc, les critiques indirectes fusent contre une société et un régime aveugles. «Ici, on pouvait présenter des textes hors du paradigme poutinien», rappelle le metteur en scène, insistant sur son verbe conjugué au passé. Mais Teatr.doc doit fermer et trouver de nouveaux locaux. Soudainement, la mairie a mis fin au loyer, au prétexte qu’une fenêtre a été illégalement transformée en porte.

Les unes après les autres, toutes les voix critiques deviennent la cible des autorités. Leader de l’opposition, Alexeï Navalny est assigné à résidence, poursuivi pour diverses affaires, il risque dix ans de prison. Un imbroglio administratif pourrait mener à la liquidation de Memorial, célèbre ONG russe de défense des droits de l’homme. Le tour de vis touche aussi tous les médias indépendants. Le quotidien Kommersant et la radio «Echos de Moscou» ont fait l’objet de pressions et ont négocié des compromis avec les autorités. L’un a changé de rédacteur en chef, l’autre a privé d’antenne un journaliste.

Une nouvelle loi limite à 20% la participation d’étrangers dans le capital des médias, réduisant leur marge de manœuvre. «Le Kremlin profite du contexte ukrainien pour renforcer son monopole», conclut, amer, Vladimir Mirzoev. (TDG)

Créé: 26.12.2014, 13h04

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