Comment Trump torpille la diplomatie américaine

Etats-Unis La plupart des ambassadeurs démissionnés en janvier n’ont toujours pas été remplacés. Du jamais-vu, et une situation de crise

Plus de six mois après l’entrée en fonction de Donald Trump, de nombreuses missions diplomatiques à travers le monde n’ont toujours personne à leur tête. (Photo d'illustration)

Plus de six mois après l’entrée en fonction de Donald Trump, de nombreuses missions diplomatiques à travers le monde n’ont toujours personne à leur tête. (Photo d'illustration) Image: Reuters

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C’est la règle. Au moment où le nouveau président américain est officiellement investi, les ambassadeurs plient bagage. La pratique veut que le corps diplomatique soit formé de professionnels mais aussi de politiques nommés en remerciement des services rendus pendant la campagne électorale. Le départ de ceux qui ont été nommés par la précédente administration est logique.

A Genève, Keith Harper, nommé en 2014 au poste de représentant des Etats-Unis au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, était connu pour son engagement en faveur de Barack Obama. Outre ses démarches pour ramener des fonds lors de la campagne de 2012, il avait, comme membre de la nation cherokee, contribué à ramener le vote des tribus amérindiennes. Depuis février, il a repris son métier d’avocat dans un grand cabinet. A Berne, la représentante des Etats-Unis en Suisse, Suzi LeVine, également connue pour avoir eu un rôle clef durant la campagne de Barack Obama, a dû rentrer aux Etats-Unis et rependre sa vie passée.

Seuls 36 postes renouvelés

Le remplacement des ambassadeurs prend toujours un peu de temps. Et il n’est pas rare que les diplomates professionnels assurent l’intérim. Theodore Allegra, un diplomate de carrière arrivé à Genève en 2015 comme adjoint au chef de la mission américaine auprès de l’ONU, a été nommé chargé d’affaires en janvier. «Cette situation n’a rien d’exceptionnel», assure un porte-parole de la mission américaine auprès de l’ONU. «En outre, le nombre de diplomates de carrière en poste à Genève reste le même, et ils continuent d’assurer la représentation des Etats-Unis auprès de nombreux organismes», souligne ce dernier.

Les personnalités pressenties par la Maison-Blanche ne peuvent pas prendre leurs fonctions tant que le Sénat n’a pas donné son feu vert. En ce moment, les sénateurs se montrent particulièrement pointilleux (les nominations sont bloquées par les démocrates en représailles à la décision des républicains de légiférer sans eux). Mais ce contexte n’explique pas à lui seul le retard pris dans les nominations. Le chef des démocrates au Sénat, Charles Schumer, refuse de porter le chapeau. «Si le président cherche une personne à blâmer, il doit se regarder dans le miroir», a-t-il déclaré. Le manque d’intérêt de Donald Trump pour la diplomatie traditionnelle et la désorganisation au sein de la Maison-Blanche constituent le principal frein. «Ce n’est pas sur son radar, c’est pour cela que les choses traînent», explique le politologue Daniel Warner. «La diplomatie, c’est très lourd. C’est tout ce qu’il déteste», ajoute l’universitaire.

Plus de six mois après l’entrée en fonction de Donald Trump, de nombreuses missions diplomatiques à travers le monde n’ont toujours personne à leur tête. Jeudi, douze ambassadeurs ont été confirmés dans leurs fonctions par le Sénat. Au total, 55 postes seraient encore vacants. D’après le décompte réalisé par l’American Foreign Service Association (ASFA), sur 188 postes d’ambassadeur, 36 seulement ont été renouvelés. Cela veut dire que les autres postes sont tenus par un chargé d’affaires ou un ambassadeur nommé par l’ancienne administration et maintenu en place. Inutile de préciser qu’il n’y a pas parmi cette élite diplomatique-là une grande ferveur à relayer la parole présidentielle, souvent confuse et approximative. D’autant que personne n’assure vraiment la direction politique. En juin, un diplomate aguerri, David Rank, chargé d’affaires de l’ambassade des Etats-Unis en Chine, a claqué la porte, furieux que Donald Trump annonce le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le changement climatique.

Il a été suggéré aux fonctionnaires qui tiennent la boutique de ne pas trop s’épancher sur leurs états d’âme. Sous l’administration Obama déjà, pour des impératifs sécuritaires, les employés des missions diplomatiques avaient été invités à redoubler de prudence. Après les révélations de WikiLeaks et l’affaire Snowden, des consignes strictes avaient été données à Genève pour que plus personne ne laisse traîner le moindre papier sur son bureau avant de quitter la mission. Depuis l’arrivée de Donald Trump, certains ont fermé leur compte Facebook ou réduit leur activité sur les réseaux sociaux. Voilà pour le climat.

La pénurie d’ambassadeurs américains à travers le monde pose-t-elle des problèmes? La réponse est nuancée. Sur le dossier syrien par exemple, traité en grande partie depuis Genève, les dysfonctionnements du Département d’Etat exposés au grand jour par la presse américaine ne sont pas ressentis. Pour une raison simple: les équipes n’ont pas changé. Les négociateurs sont les mêmes que ceux qui opéraient sous l’administration Obama. La plupart d’entre eux sont des techniciens. Nommé en 2015, Brett McGurk, l’envoyé présidentiel spécial pour la coalition mondiale pour lutter contre le groupe Etat islamique, est toujours en place. «En revanche, ils se montrent plus pragmatiques que sous Obama», confie un connaisseur du dossier.

Pesantes absences

Si le suivi est assuré pour la Syrie, pour les dossiers du quotidien, c’est une autre affaire. Un diplomate européen amené à traiter régulièrement avec ses homologues américains le confirme. «Même le meilleur chargé d’affaires ne peut que gérer les affaires courantes. Il ne peut pas prendre des initiatives et souvent il n’a pas d’accès direct au président ou aux secrétaires d’Etat. Pour ces fonctionnaires, aussi compétents soient-ils, représenter une administration aussi imprévisible est très compliqué», explique-t-il. «La machine diplomatique américaine est grippée», n’hésite pas à affirmer cet ambassadeur. Une affaire est citée en exemple: au lendemain de l’attentat de Manchester, Donald Trump s’en était pris au maire de Londres dans un tweet rageur. L’absence d’ambassadeur américain à Londres n’a pas aidé à lever le malentendu et à éteindre l’incendie.

Lorsque cela concerne des pays ou des régions exposés à des risques d’instabilité, le retard pris dans la nomination de nouveaux ambassadeurs peut se révéler encore plus problématique. Au début de juillet, à son retour d’un déplacement en Afghanistan, John McCain a pressé Trump d’y nommer un nouvel ambassadeur. Alors que l’Asie se trouve exposée à une grave crise avec la Corée du Nord notamment, personne n’a encore été nommé en Corée du Sud.


Une administration malmenée

Le numéro 2 du Département d’Etat, qui a un rôle clef dans le pilotage des représentations diplomatiques américaines à travers le monde, a été nommé en mai dernier seulement et il peine à prendre ses marques alors que Rex Tillerson envisage de nouvelles réorganisations. A en croire les experts en relations internationales, c’est un gros problème. «La bureaucratie fédérale en ce moment est sans direction. Elle attend les membres politiques pour pouvoir réellement fonctionner», explique Daniel Warner. Donald Trump ne semble pas trop s’émouvoir de cette situation. Pour mettre en œuvre sa diplomatie au Proche-Orient, par exemple, le président américain a préféré s’appuyer sur son gendre Jared Kushner plutôt que sur des diplomates expérimentés. Quant au profil des personnalités nommées par Donald Trump, pour la plupart de riches milliardaires installés à Palm Beach, il fait grincer quelques dents.

La méthode laisse des traces. En interne, les dégâts sont considérables. En début d’année, le Washington Post a évoqué un «exode massif» de diplomates «ne voulant pas servir sous l’ère Trump». La personnalité de Rex Tillerson, le successeur de John Kerry, n’a pas non plus contribué à instaurer un climat de grande confiance au sein du Département d’Etat. L’ancien patron d’ExxonMobil porte un projet de réorganisation qui prévoit des coupes budgétaires de l’ordre de 30%. De quoi rendre encore un peu plus délétère l’ambiance au sein d’une administration qui emploie près de 75 000 personnes.

Le retard pris dans le renouvellement des ambassadeurs ne reflète, en outre, qu’une toute petite partie du problème. A ce jour, sur les 1110 postes nécessitant une confirmation du Sénat, seuls 124 ont été confirmés, selon le Partnership for Public Service et le Washington Post, et 731 places restaient sans aucune personne nommée pour les pourvoir. A.J.

(TDG)

Créé: 08.08.2017, 22h26

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