Ces sujets de Sa Majesté n’ont jamais aimé Bruxelles

BrexitA deux semaines de la sortie historique du Royaume-Uni de l’UE, les propriétaires terriens du nord sont plus décidés que jamais à passer à autre choses. Mais ils ne sont pas les seuls.

John Guthrie a toujours soutenu la souveraineté britannique. «Nous voulons diriger notre propre barque.»

John Guthrie a toujours soutenu la souveraineté britannique. «Nous voulons diriger notre propre barque.» Image: Virgine Lenk

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John Guthrie nous offre un shortbread, tapote sur la tête de ses épagneuls bretons installés à ses pieds et nous livre avec malice un de ses souvenirs. «J’ai discuté un jour avec Margaret Thatcher, dont nous avions acheté un portrait pour l’exposer dans notre château du Kent. C’était dans les années 1990. Et, là, elle m’a dit tout d’un coup que nous aurions pu tout aussi bien rester en dehors de l’Europe.»

Tutoyer les puissants de son pays est une banalité pour cet habitant du North Yorkshire, dont l’empire familial s’est construit sur les terres d’Angleterre et d’Écosse. De l’agriculture, de vastes forêts mais aussi des parcelles industrielles et résidentielles, pour une fortune estimée à plusieurs centaines de millions de francs, selon la presse locale.

Scarborough, ancienne station balnéaire, a connu des jours meilleurs. Photo: Virginie Lenk

Si l’homme est modeste, il admet que cette indépendance financière lui a permis de voter pour le Brexit sans arrière-pensée. «Nous voulons diriger notre propre barque. Même avec les changements de gouvernement, conservateur ou travailliste, nous avons toujours pu décider qui est responsable du pays. Mais pas avec les bureaucrates de Bruxelles. L’UE est comme un gros bateau de croisière; il est difficile de changer le cap.»

Une grande nation

Converser avec John Guthrie au coin du feu, c’est plonger dans un monde hors du temps, celui de ces gros propriétaires terriens — adeptes de golf et de chasse au faisan — qui ont toujours soutenu le Royaume-Uni souverain. À 83 ans, récompensé de l’ordre de l’Empire britannique, il évoque avec une pointe de nostalgie les années glorieuses de cet empire, avant l’indépendance des colonies. Puis l’entrée dans le Marché commun en 1973.

«J’avais 30 ans à l’époque, je pensais que c’était une bonne chose pour le business. Mais personne ne savait où cela nous mènerait. Nous étions une grande nation et notre voix comptait davantage alors. Mais nous l’avons perdue au profit d’une fédération européenne que voulaient créer les Français et les Allemands.»

Dans la famille Guthrie, le Brexit est une évidence. «Nous aimons l’Europe, nous y voyageons, y passons nos vacances. Mais nous n’aimons pas l’Union européenne», explique son fils, Peter John, pilote de Cessna à ses heures perdues.

Il croit fermement en Boris Johnson, croisé lors d’un meeting électoral, pour mener à bien les négociations. «Il n’est pas un bouffon comme certains l’appellent ici. Il sait très bien ce qu’il fait et il est bien entouré. Il l’a prouvé lorsqu’il était maire de Londres.»

«Il nous défendra, même si l’agriculture n’est pas une de ses priorités», pense pour sa part James Stockdale, un autre de ces landlords. Le baron de la patate, troisième génération, produit sur 1500 hectares près de 30000 tonnes de pommes de terre bon an mal an. Un tiers alimente l’usine du fabricant de chips McCain, un des principaux employeurs de la région. Il ne les exporte pas, il n’a donc rien à attendre de l’UE.

James Stockdale, le baron de la patate, ne veut plus des régulations européennes. Photo: Virginie Lenk

Bien qu’il admette avoir été très partagé au moment du référendum sur le Brexit, il ne regrette rien. «Je ne veux plus dépendre des subsides de Bruxelles, qui ont toujours été contraignants. Les jeunes ne se sentent pas concernés par notre souveraineté, mais ils verront que c’était une sage décision. Ces terres, nous les gardons pour eux.»

Abandonnés de Londres

Les brexiteurs, qu’ils soient riches ou pauvres, sont d’ailleurs une majorité dans ce Nord reculé, oublié de Londres et farouchement conservateur. Scarborough est une de ces villes balnéaires qui ont bâti leur réputation sur les premiers congés payés.

Son immense palace poussiéreux, ses devantures à louer et ses façades léprosées rappellent qu’elle a connu des jours meilleurs. «Le marché couvert n’est plus ce qu’il était, constate Colin Hitchcock, un maraîcher qui vend essentiellement des produits locaux. Il ne le cache pas, ses stands en hiver sont tributaires à 80% de fruits et légumes importés.

Le Palace, fleuron de l'époque touristique, tombe en décrépitude. photo: Virgine Lenk

«Ça va être dur au début, il faudra s’ajuster. Mais on nous fait peur, on nous dit que nous allons manquer de tomates, de laitues. C’est faux. Nous payerons peut-être un peu plus, mais les Espagnols vont continuer à nous fournir leur produits.»

Le boucher Mark Nockels, qui a repris l’enseigne familiale, est pressé de passer à autre chose. «Je suis épuisé par ces trois ans, désespéré par nos politiciens. Le business est bon, le Brexit ne changera rien pour moi, allons-y enfin!»

La sortie de l’UE ne va pas non plus affecter l’empire familial de John Guthrie. «Nous allons continuer comme avant. Pour notre pays, c’est difficile de savoir à ce stade comment cela va influencer la balance commerciale. Les deux parties vont jouer serré.» Mais le délicieux gentleman qui nous raccompagne aux portes de sa propriété est plutôt optimiste. Et sûr d’une chose. «L’Europe a besoin de nous.»

Créé: 17.01.2020, 20h35

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