80 intellectuels publient un appel contre le «décolonialisme»

Enjeu de sociétéPhilosophes, historiens et professeurs dénoncent dans «Le Point» des mouvances qui replacent l'idée de la «race» au cœur des débats en France. La Suisse est aussi concernée.

Les Indigènes de la République, l'un des groupes critiqués dans l'appel.

Les Indigènes de la République, l'un des groupes critiqués dans l'appel. Image: Nicolas Messyasz / SIPA

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Si Le Monde avait lâché une bombe en janvier dernier avec la Tribune Deneuve - qui s’inquiétait des dérives du féminisme radical suite au mouvement #metoo - Le Point vient de publier jeudi 29 novembre 2018 une lettre ouverte particulièrement explosive: soit un appel signé par 80 intellectuels dénonçant les mouvements dits «décoloniaux». Dans les signataires, la féministe Elisabeth Badinter, la journaliste Zineb el Rhazoui, l’académicien Alain Finkielkraut, le sociologue Jean-Pierre Le Goff, l’historienne Mona Ozouf ou encore les écrivains Boualem Sansal et Pierre Jourde.

Culpabilité des uns contre ressentiment des autres

Ces mouvements, écrivent-ils, «sous couvert de dénoncer les discriminations d'origine «coloniale», cherchent à miner les principes de liberté d'expression et d'universalité hérités des Lumières. Colloques, expositions, spectacles, films, livres «décoloniaux» réactivant l'idée de «race» ne cessent d'exploiter la culpabilité des uns et d'exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines interethniques et les divisions», accuse la tribune. Sont ciblés des organisations comme le Parti des Indigènes de la République, le Collectif contre l'islamophobie en France, la Marche des femmes pour la dignité, le camp décolonial, ou encore le collectif Non MiXte.s racisé.e.s.

Les signataires reprochent à ces groupes militants de se cacher derrière l'étendard de l’antiracisme pour promouvoir une idéologie faisant passer la race, l’origine et la culture avant les idées. «Tout en se présentant comme progressistes (antiracistes, décolonisateurs, féministes…), ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l'émancipation individuelle et la liberté, au profit d'objectifs qui leur sont opposés et qui attaquent frontalement l'universalisme républicain: racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse). Ils vont ainsi jusqu'à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses et l'universalisme pour légitimer le communautarisme.»

Pourquoi cette tribune sort-elle aujourd’hui? Elle est une réaction à différentes attaques qu’ont subies depuis plusieurs années des intellectuels en France, qui dénoncent ces mouvements. On se souvient de la lettre ouverte d’universitaires taxant d’islamophobe l’auteur algérien Kamel Daoud, finaliste du Prix Goncourt, qui dénonçait le sexisme inhérent à l’islam suite aux agressions de Cologne. La tribune cite d’autres historiens, scientifiques et écrivains qui auraient subi des «cabales visant à les discréditer».

«Terrorisme intellectuel»

Mais plus encore que l’idéologie promue par les mouvements décoloniaux, c’est les méthodes hostiles de ces derniers à l’encontre de leurs opposants qui inquiètent les signataires. «La stratégie des militants combattants «décoloniaux» et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d'islamophobie (sic). D'où leur refus fréquent de tout débat contradictoire, et même sa diabolisation. D'où, également, l'utilisation de méthodes relevant d'un terrorisme intellectuel qui rappelle ce que le stalinisme avait naguère fait subir aux intellectuels européens les plus clairvoyants», lit-on. Et de citer la manie de discréditer tout avis opposé en associant systématiquement à l'extrême droite son défenseur, lui «collant sur le dos» diverses «phobies» chargées de discréditer son propos.

Les signataires appellent de leurs vœux à un «ressaisissement» des autorités publiques, les responsables d'institutions culturelles, universitaires, scientifiques et de recherche et de la magistrature. Les critères élémentaires de scientificité doivent être respectés. Les débats doivent être contradictoires.

La Suisse aussi concernée

La Suisse, qui n’a pas de passé colonial* (*comparable à la France), n’est bizarrement pas épargnée par ce mouvement ni par l’absence de débat qui l’accompagne. Mi-novembre, l’Usine de Genève organisait un festival décolonial, invitant des militants à venir exposer leurs idées, dans des ateliers parfois «adressés exclusivement aux personnes qui subissent directement le racisme de manière structurelle» (soit interdits aux Blancs). Récemment, LE festival féministe de Genève, Les Créatives, organisait une table ronde intitulée «Comment penser les féminismes aujourd’hui?» avec des intervenants du seul courant intersectionnel, courant fortement critiqué par le féminisme universaliste, notamment à cause de sa position laxiste sur le communautarisme religieux.

Le cinéaste de gauche Fernand Melgar, dénonçant l’impunité des dealers de rue à Lausanne, s’est vu accusé de racisme - les dealers en question étant Noirs - et écarté de la HEAD suite à une pétition d’étudiants, sans que les enseignants n’y trouvent à redire.

Reste à savoir quels intellectuels en Suisse romande signeraient aujourd’hui, à l’instar de leurs consœurs et confrères en France, un appel au nom de l’universalisme. (TDG)

Créé: 30.11.2018, 14h42

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