Chronique économiqueMissiles américains en Allemagne: ça vaut le coup?
Wolfgang Richter réagit au déploiement de missiles conventionnels à moyenne portée en Allemagne à partir de 2026.
En marge du sommet de l’OTAN à Washington le 10 juillet 2024, les États-Unis et l’Allemagne ont annoncé le déploiement de missiles conventionnels à moyenne portée en Allemagne à partir de 2026. Les missiles concernés incluent le SM-6 (portée de 460 km), une version terrestre du Tomahawk (1700 à 2500 km), et une nouvelle arme hypersonique (3000 km). Un tel déploiement «démontrerait l’engagement des États-Unis envers l’OTAN et leur contribution à la dissuasion européenne intégrée». Il s’agit là probablement de dissiper les inquiétudes liées à la fiabilité des engagements américains en matière de défense, si Donald Trump remportait les élections en novembre prochain.
Ces missiles doivent être affectés à la 2e force opérationnelle multidomaine (MDTF) de l’armée américaine, stationnée à Wiesbaden depuis 2021, donc avant la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Bien que le nombre exact de missiles ne soit pas connu, on estime qu’environ 200 pourraient être déployés sur 12 à 16 véhicules de lancement.
Ce déploiement s’inscrit dans une stratégie plus large des États-Unis, qui installent cinq MDTF dans le monde, notamment en Asie-Pacifique, pour contrer les capacités chinoises. Cependant, les implications pour l’Europe sont considérables. Pour la première fois depuis 1988, des missiles terrestres américains en Allemagne menaceront des cibles en profondeur du territoire russe, y compris des actifs stratégiques vitaux.
Contrairement à la «décision à double voie» de l’OTAN de 1979, aucune option de négociation n’est proposée à Moscou pour éviter une nouvelle course au stationnement. Cette absence de voie diplomatique est préoccupante, car elle pourrait annoncer la fin des chances encore faibles de relancer le contrôle des armements et risque d’entraîner une nouvelle détérioration de la situation en matière de sécurité en Europe, et en particulier en Allemagne.
Il n’est pas certain que ces missiles soient nécessaires pour combler une «lacune capacitaire» des forces aériennes et navales hautement supérieures de l’OTAN, mais il ne fait aucun doute qu’ils créent des possibilités d’attaques surprises, augmentant la pression pour une frappe préventive en cas de conflit imminent. Compte tenu de l’infériorité conventionnelle de la Russie face à l’OTAN, une escalade nucléaire précoce ne peut être exclue. La dernière modification de la doctrine nucléaire russe reflète d’ailleurs cette perception de menace accrue.
De plus, la décision a été prise sans débat national en Allemagne et n’a même pas été mentionnée dans le communiqué du sommet de l’OTAN, ce qui contraste fortement avec les politiques traditionnelles allemandes de partage des risques et des charges. Cette décision semble également en contradiction avec la prudence du chancelier Olaf Scholz, qui a jusqu’ici tracé une ligne claire entre le soutien à l’intégrité de l’Ukraine et la prévention de toute escalade pouvant entraîner l’Allemagne et l’Europe dans une guerre avec la Russie.
Il est ainsi crucial aujourd’hui de lancer une nouvelle initiative pour prévenir toute nouvelle détérioration de la sécurité européenne et explorer des voies diplomatiques alternatives. La stabilité et la sécurité de l’Europe ne peuvent être garanties par une simple démonstration de force, mais nécessitent un dialogue constructif et des efforts de désescalade de toutes les parties concernées.
*Geneva Centre for Security Policy
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