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Hommage à Michel PiccoliMort d'un acteur comblé et insatiable

Disparu à l'âge de 94 ans, le comédien n'aura jamais accepté un rôle par opportunisme, ni cédé aux facilités du commercial.

Michel Piccoli durant une conférence de presse à la Cinémathèque suisse à Lausanne, le 27 octobre 2008.
Keystone-sda.ch

Exigence et subversion. Deux maîtres mots qui définissaient parfaitement sa carrière. Jamais il n’accepta un rôle par opportunisme, ni ne céda aux facilités du commercial. Un monstre sacré ? Oui, bien sûr, et l’un des derniers en France, même si l’expression est quelque peu galvaudée. C’est le 12 mai que Michel Piccoli s’est éteint, des suites d’un accident vasculaire cérébral, selon un communiqué transmis seulement lundi 18 mai à l’AFP par sa famille. Il fut un acteur complet, comblé et insatiable, a-t-on envie d’ajouter. En témoignent une filmographie de plus de 200 titres, une cinquantaine de pièces au théâtre et de nombreux prix, dont celui d’interprétation masculine à Cannes en 1980 pour «Le Saut dans le vide» de Bellocchio. Mais avec les années, il s’était fait rare. Dans nos mémoires, c’est dans «Holy Motors» de Leos Carax qu’on le vit pour la dernière fois, en 2012, juste après avoir interprété le pape pour Nanni Moretti dans «Habemus papam», l’année d’avant.

Face à Bardot

Mais sa carrière débute 70 ans plus tôt. Fils de musiciens (son père avait d’ailleurs des origines tessinoises), Michel Piccoli voit le jour le 27 décembre 1925 à Paris. Sa formation est classique. Il suit différents cours de théâtre, notamment chez René Simon, puis débute timidement sur les planches et au cinéma en 1945. D’abord à peine plus que figurant, il gravit les échelons, de petits rôles en petits rôles, jusqu’à obtenir des emplois de plus en plus conséquents. Pourtant, contrairement à d’autres comédiens de sa trempe, on ne saurait dire quel rôle permet à sa carrière de basculer et de prendre cette ampleur qu’elle aura par la suite. Ce sont différents films qui le révèlent, non pas encore au public, mais aux gens du métier qui misent alors volontiers sur lui. Ainsi Buñuel fait appel à lui pour «La mort en ce jardin» en 1956, puis un peu plus tard, Jean-Pierre Melville lui confie un emploi important dans «Le Doulos», en 1962. Le premier grand déclic de sa carrière se produit peut-être en 1963, lorsqu’il se retrouve face à Brigitte Bardot, sous la caméra de Jean-Luc Godard dans « Le Mépris ». C’est à lui que la star dit «Tu les aimes mes fesses, mes seins, mes pieds ?», réplique d’anthologie pour un film qui a désormais valeur de classique.

Décade prodigieuse

Les années 60 forment une belle décennie dans son parcours. Au hasard, on le voit dans «Compartiment tueurs» de Costa-Gavras, «La Guerre est finie» de Resnais, «Les Demoiselles de Rochefort» de Jacques Demy, «Belle de jour» de Buñuel, «La Prisonnière» de Clouzot, et même dans un Hitchcock, «L’étau». Tout cela annonce clairement des choix de plus en plus radicaux qui vont amener l’acteur à dominer une décennie en tous points prodigieuse. Prodigieuse parce qu’il y a sa rencontre avec Claude Sautet, qui va lui offrir parmi les rôles les plus forts de sa carrière : «Les choses de la vie», «Max et les ferrailleurs», «Mado». Prodigieuse parce qu’il y a la subversion et les scandales. Celui de «La Grande bouffe» de Ferreri, récit d’un suicide collectif par la nourriture et le sexe dans lequel Piccoli meure après éclatement de ses intestins. Celui de «Grandeur nature» de Berlanga, où il tombe amoureux d’une poupée gonflable. Celui du «Trio infernal» de Girod, dans lequel il dissout ses victimes dans de l’acide.

À cette époque, Michel Piccoli est partout mais d’abord du côté des auteurs. S’il ne transige pas avec les rôles, il demeure d’une fidélité exemplaire aux metteurs en scène et d’une curiosité infatigable dans le choix de ses projets. Et ce ne sont pas les décennies suivantes qui vont contredire cette évidence. Omniprésent sur les plateaux, chez Chahine, Doillon, Bellocchio, Deville, Lelouch, Deray, Carax, Scola, et à nouveau Ferreri, Godard, Demy, et on en oublie forcément, Piccoli a toujours ce regard curieux, cette diction attentive, cette attention bienveillante, qui chez lui vont au-delà du simple jeu. Il possédait ainsi une dimension de plus que bien des autres, une manière d’être au monde qui semblait capter l’extérieur et irradier encore plus loin. Mieux, cette forme de radicalité lui vaudra l’amour indéfectible du public.

Dans ce même ordre d’idées, Piccoli ne vieillit pas. Ou si peu. Des années 50 aux années 80, le visage reste le même, les cheveux blanchissent à peine, et le sourire demeure, plus malicieux que jouissif. Quant aux metteurs en scène, de théâtre comme de cinéma, ils continuent à l’aimer car ils savent qu’il sera d’abord au service de leurs textes, de leur univers. Et ils ne sont jamais déçus. Engagé politiquement, c’est-à-dire à gauche, Michel Piccoli épousa successivement l’actrice suisse Éléonore Hirt, la chanteuse Juliette Gréco et la scénariste Ludivine Clerc. C’est dans les bras de cette dernière qu’il nous a quittés il y a six jours. Une page du cinéma français se tourne, assurément.