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Lettre du jourMEG : le mot et la chose

LMD

Genève, 30 mars

Et voilà que le directeur du Musée d’ethnographie, victime comme tant d’autres de la mode de la «culture de l’annulation» (cancel culture), invite la population genevoise à rebaptiser une des institutions les plus attachantes de notre paysage culturel («TdG» 25.03.21).

«Le mot «ethnographie» renvoie à une discipline du XIXe siècle. C’est une relique d’un passé colonial que nous ne souhaitons plus valoriser aujourd’hui», nous dit-il. Une telle méconnaissance de ce qu’est devenue l’ethnologie aujourd’hui est consternante. Elle appelle quelques observations.

Notons tout d’abord que le problème de la décolonisation est surtout un problème d’historien. On le voit avec le débat actuel en France autour du Rapport Stora sur la colonisation de l’Algérie. Ce n’est pas parce que certaines pièces de la collection du MEG ont été acquises dans des pays colonisés que leur étude et leur présentation au public constituent nécessairement une apologie du colonialisme. C’est même en général le contraire!

En second lieu, l’ethnologie et sa mise en forme, l’ethnographie, ont considérablement évolué, comme la plupart des autres sciences humaines telles que la sociologie, en l’occurrence précisément sous l’effet de la décolonisation!

Contrairement à ce que suggère le directeur du MEG, la discipline ethnologique n’est plus cette «science des races» qu’elle a pu être au XIXe siècle. On n’est plus à l’époque des zoos humains ou des dioramas poussiéreux!

Elle n’est même plus celle des pionniers du tournant du siècle, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss ou Paul Rivet. Depuis Lévy-Strauss, l’ethnologie a su faire son autocritique. Elle s’est métissée intellectuellement. Elle a élargi ses champs d’investigation à l’hybridation, aux transferts culturels, à la mixité, au présent, à la politique. Bref, c’est une discipline absolument de notre temps qui s’est largement ouverte à l’anthropologie sociale et culturelle actuelle avec l’objectif urgentissime à notre époque de repli identitaire, de défendre l’universalité générique de l’humanité telle qu’elle se réalise dans ses formes culturelles particulières, dans le pluralisme des civilisations.

Monsieur le directeur du MEG, rappelez-vous que le mot ne décide pas du concept. Jamais. Vous voulez priver votre musée de sa discipline. Allez-vous nous proposer d’abolir l’usage du terme philosophie puisque, depuis la plus haute Antiquité, des sociétés esclavagistes l’ont pratiquée?

Bernard Zumthor

13 commentaires
    Jean-Philippe Koch

    Mille mercis à Bernard Zumthor de sa prise de position pertinente, subtil hommage au poème de l'Abbé de Lattaignant. C'est en effet aux historiens d'analyser les faits du passé (par exemple le colonialisme), en les replaçant dans leur contexte de temps et d'espace. L'Histoire est une science, qui a ses outils. Prétendre juger le passé sans se replacer dans son contexte, c'est commettre un anachronisme aussi vicieux qu'absurde. Les modes et le regard évoluent!

    La Cancel Culture et le politiquement correct sont des dogmes dangereux, qui, sous prétexte de combattre le racisme, ne s'attaquent qu'aux mots - c'est certes beaucoup plus facile. Comme le sinologue Simon Leys l'a fort bien dit: "Racisme et sexisme sont une lèpre de l’âme et doivent être combattus sans merci, mais la lutte contre le langage raciste ou sexiste se trompe souvent de cible (…) … Les mots sont innocents ; il n’y a nulle perversion dans le dictionnaire, elle est tout entière dans les esprits, et ce sont eux qu’il faudrait réformer" ("Mots" in Le Bonheur des petits poissons).

    Germaine Tillion était une grande dame. Tout au long de sa longue vie, elle s'est battue notamment contre le racisme et le sexisme. Elle était ethnologue, sur le terrain, avec passion et respect. Déportée à Ravensbrück pour faits de résistance, elle a continué à utiliser son regard d'ethnologue pour analyser le monde concentrationnaire.

    Ce n'est pas l'ethnologie qui est coupable, mais la langue de bois!