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Musique classiqueMartha Argerich et Renaud Capuçon à double tour

La pianiste et le violoniste inaugurent la saison de l’agence Caecilia avec deux concerts en un jour, courts et identiques. Un tour de force inédit et astreignant qu’explique Renaud Capuçon.

Le violoniste français Renaud Capuçon ouvre la saison de l’agence Caecilia aux côtés de la pianiste Martha Argerich.
Le violoniste français Renaud Capuçon ouvre la saison de l’agence Caecilia aux côtés de la pianiste Martha Argerich.
GEORGES CABRERA

C’est un état d’exception qui semble se banaliser, celui qu’imposent les mesures sanitaires que l’on sait au monde culturel. Dans le territoire musical, la saison s’ouvre avec les masques escomptés et une distanciation sociale plus que rigoureuse. Contraintes qui ont aiguisé l’imagination de certains acteurs du domaine. Prenez l’agence Caecilia: son exercice 2020-2021 débute certes avec des noms éclatants, mais le concert liminaire s’affiche dans une forme tout à fait inédite. Ainsi, pour contenter le plus grand nombre de mélomanes et pour atténuer les pertes sur le front de la billetterie dues à une jauge réduite du Victoria Hall, les organisateurs invitent la pianiste Martha Argerich et le violoniste Renaud Capuçon à se produire à deux reprises dans la même soirée – le 9 septembre à 18 h puis à 20 h 30. Le programme sera court, une heure de musique sans entracte. Et on l’imagine sans peine, pour un musicien, ce tour de force change la perception de l’événement et la façon de le vivre. Dans quelle mesure? Le violoniste français nous en parle au téléphone, à quelques jours du rendez-vous genevois.

Comment appréhendez-vous ce concert si particulier?

Ce format, nous l’avons expérimenté au mois d’août à Saint-Moritz. J’ai aussi joué de mon côté des concerts doubles récemment, à Vienne notamment. C’est une expérience tout à fait nouvelle et spéciale. Les énergies qui nous animent ne sont pas vraiment les mêmes entre la première et la seconde prestation, ce qui, au fond, est rassurant et nous confirme que nous ne sommes pas des robots. À une ou à deux heures près, nous ne jouons pas de la même manière. Cette expérience nous place donc face à des perspectives artistiques stimulantes. Elle nous impose aussi dêtre plus que jamais en forme physiquement.

Est-ce que cela demande une préparation particulière avec Martha Argerich?

Pas vraiment. Nous avons joué ensemble à cinq ou six reprises depuis le mois de mai, notamment à Salzbourg et à Grenade, et à chaque fois, l’inspiration du jour a pris le dessus sur tout le reste. Évidemment qu’il faut se concentrer autrement lorsqu’on a deux concerts devant soi, mais cela se fait de manière inconsciente.

Retrouver les scènes après des mois de disette, qu’est-ce que cela a provoqué en vous?

Je me dis tout d’abord que c’est une chance de pouvoir le faire, car je connais beaucoup de collègues qui n’en ont pas encore la possibilité et qui souffrent terriblement de cette crise. Ensuite, j’ai été ému par les réactions du public dans les salles, par la qualité d’écoute, par le silence. Il y a un grand respect, en somme, qui rappelle combien ces moments de communion ont manqué à tout le monde. Mon retour après le confinement s’est fait à Toulouse: j’en ai eu les larmes aux yeux. Avant ce rendez-vous, je ne m’étais jamais posé certaines questions. J’arrivais sur scène et il y avait du public, rien de plus normal. Avec la pandémie, ce qui était acquis et escompté s’est mué en une nouvelle découverte.

Vous arrive-t-il de vous dire, avec ces concerts doubles, qu’il faut en garder sous la pédale au premier passage pour ne pas arriver lessivé au second?

C’est une question qu’on se pose de manière inconsciente. Mais dans les faits, je suis très vite happé par la musique et je ne parviens pas à calculer en me confrontant à une œuvre. Je donne tout aux deux concerts, ce qui fait que ces rendez-vous sont plus fatigants.

Vous avez été très actif durant la période de confinement, en postant quotidiennement sur les réseaux sociaux des performances courtes. Avec le peu de recul dont vous disposez, comment jugez-vous cette expérience?

Tout cela a été mené à l’instinct. Avec le lockdown, cest un peu comme si jétais tombé dun bateau et que jallais devoir m’accrocher au bastingage pour ne pas couler. Le rendez-vous avec le public est devenu un rituel qui m’a aidé à me structurer. J’ai beaucoup travaillé sur les programmes à jouer mais jamais je n’ai imaginé que cette histoire allait rencontrer un tel écho et générer tous ces messages de gratitude que j’ai reçus. Je pense que le public a compris que la démarche était sincère, qu’il n’y avait aucune envie de la récupérer à des fins lucratives.

Dans quel état d’esprit envisagez-vous la saison qui débute?

On avance dans le brouillard et cela n’est pas de nature à rassurer. Nous avons tous besoin de visibilité. De mon côté, je fais au jour le jour et à chaque fois que je peux monter sur scène, je me dis que c’est un petit miracle. Je vis l’instant avec une intensité encore plus grande qu’auparavant. Cette précarité, cette insécurité face à l’avenir me confèrent une grande inspiration, sans doute parce que je me dis que chaque concert pourrait être le dernier avant un nouveau confinement.

Martha Argerich et Renaud Capuçon, me 9 sept. à 18 h et à 20 h 30. Rens. www.caecilia.ch