Exposition au MamcoL’art de Paul Thek mêle le spirituel au charnel
Le cycle de printemps du musée consacre un accrochage à l’un des plasticiens américains les plus singuliers de la seconde moitié du XXe siècle. Visite.

Il faut s’habituer à la relative pénombre dans laquelle sont plongées les quatre salles accueillant le travail de Paul Thek au Mamco (Musée d’art moderne et contemporain de Genève). Car les prêteurs ont exigé un maximum de 40 lux afin de préserver ces pièces excessivement sensibles. Organisée par l’historienne de l’art Valérie Da Costa, en collaboration avec Françoise Ninghetto, conservatrice honoraire au musée, l’exposition offre un condensé de l’œuvre de ce plasticien inclassable fauché par le sida en 1988, qui a toujours cherché à échapper aux grands courants de son époque que sont l’art minimal et le pop art.
Né George Joseph Thek le 2 novembre 1933 à Brooklyn dans un milieu catholique, il s’est affirmé comme «une figure très libre, qui voyage et séjourne beaucoup en Europe», selon Valérie Da Costa, autrice d’un ouvrage sur l’artiste – «Paul Thek en Italie (1962-1976)», paru en 2022 aux Presses du réel. Tiraillé entre ses désirs existentiels, charnels et artistiques, cet homme bisexuel très attaché à sa foi a produit un corpus plutôt restreint réunissant une grande variété de médiums, qui entrelace corporéité et spiritualité, profane et sacré.

Novice dans un monastère
Parsemés de symboles, ses travaux convoquent souvent la question religieuse, mais disent aussi son goût pour une vie simple et extatique, en harmonie avec la nature. Très actif dans la défense des droits des Afro-Américains et des personnes homosexuelles, il finira son existence comme novice dans un monastère bénédictin du Vermont.

Le parcours présenté au Mamco s’ouvre avec un grand drapeau qui réinterprète le dessin de la bannière étoilée américaine en l’organisant comme une pyramide vue d’en haut. «Ce symbole universel a valeur d’éternité, poursuit Valérie Da Costa. Paul Thek use fréquemment de cet élément d’architecture dans son œuvre.» Réalisé en 1977, l’étendard se voit associé à un bronze dont la délicate charpente ancrée dans une case de l’Oncle Tom s’élève vers le plafond comme une tour de Babel sur laquelle sont juchés de petits rats; l’ensemble renvoie au «Joueur de flûte de Hamelin», une légende médiévale germanique rendue populaire par les frères Grimm.
C’est par sa série des «Meat Pieces» («pièces de viande»), appelées plus tard «Technological Reliquaries», que l’artiste se fait connaître au mitan des années 60. Plusieurs exemplaires de ces «Reliquaires technologiques», lesquels confrontent deux notions pour lui irréconciliables, s’apprécient dans le deuxième espace d’exposition. On y découvre des fragments corporels saisissants de réalisme, parfois recouverts de cheveux et emprisonnés dans de menues boîtes en plexiglas: sculptés dans la cire, ces morceaux qu’on dirait de chair semblent exhibés là tels des restes funéraires.

Durant cette décennie, le plasticien effectue de nombreux séjours en Italie avec son compagnon, le photographe Peter Hujar. À Palerme, il visite les catacombes des Capucins, dont les corps momifiés le marquent profondément. La tradition transalpine des ex-voto ou des cires anatomiques ont également leur influence sur sa production. En 1963 à Rome, Thek conçoit sa première sculpture en cire, en ajoutant des amas de matière colorée à une cuirasse de soldat romain dénichée aux puces.
«Avec ses «Reliquaires technologiques», il prend à contrepied les enjeux formalistes de l’art minimal, comme l’usage du plexiglas, en y insérant quelque chose de charnel, souligne la commissaire. Il oppose ainsi l’aspect clinique de la boîte au côté répulsif de la chair humaine, avec une critique sous-jacente du marché de l’art américain.» Au fil des années, les coffrets grandissant et les morceaux de cire rapetissant, ces objets perdent leur allure artisanale. L’un d’eux s’intitule «Ringo», en hommage au batteur des Beatles.

Comme en putréfaction
Parallèlement, l’artiste entreprend de mouler certaines parties de son corps en mélangeant cire et plâtre. Au Mamco, on découvre un moignon exposé avec trois doigts coupés, ou un assez sensationnel autoportrait la langue tirée, dont le haut du beau visage est peint comme en putréfaction et qu’on observe à travers une pyramide de plexiglas. «En 1967, il présente à la Stable Gallery de New York «The Tomb», un moulage entier de son corps, une installation restée centrale dans son travail», précise Valérie Da Costa.

De petits bronzes renvoyant encore au «Joueur de flûte de Hamelin» et une série de dessins occupent la salle suivante. Y apparaissent des motifs symboliques récurrents – cygnes, poissons, yeux, comètes – et un mystérieux «Tarbaby» («bébé de goudron»), une espèce de poupée noire à la fois grinçante et naïve représentée les bras en croix.
Le dernier espace réunit des peintures exécutées par l’Américain durant les vingt dernières années de sa vie. Du papier journal sert de support à des vues lumineuses sur la mer, réalisées pendant sa résidence sur l’île de Ponza. Elles alternent avec des représentations cosmogoniques de la Terre et croisent la figure de Mister Bojangles, célèbre danseur de claquettes défenseur de l’émancipation afro-américaine au début du XXe siècle.

L’accrochage se clôt avec un film biographique d’un petit quart d’heure conçu pour une exposition qui avait circulé au Migros Museum et à la Kunsthalle de Zurich en 1996. La Suisse a d’ailleurs joué un rôle non négligeable dans la réception du travail de Paul Thek, puisque cette personnalité de la marge, davantage tournée vers l’Europe que vers son pays natal, fut soutenue par les curateurs helvétiques Harald Szeemann et Jean-Christophe Ammann.

Jusqu’au 9 juin au Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers. Ma-ve 12 h-18 h, sa-di 11 h-18 h.
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