La chronique de Rosette Poletti«Ma mère est morte mais toujours avec moi»
Chaque semaine, la thérapeute et chroniqueuse au «Matin Dimanche» Rosette Poletti répond à vos petites et grandes questions existentielles.

«J’ai perdu plusieurs êtres aimés. Ma mère a été l’un des deuils les plus difficiles à vivre. Nous étions très proches, elle était aussi ma meilleure amie! Après son décès, je me suis beaucoup documentée, j’ai lu, suivi des cours. J’ai toujours été choquée par ces descriptions «d’étapes du deuil»; le parcours se termine par «l’acceptation» et on peut passer à autre chose. Pour moi, il y a une continuité. Les êtres aimés disparus sont vivants en nous. Pourquoi n’en parle-t-on pas?»
Le doux deuil
C’est le nom que donne la psychanalyste belge Lydia Flem à cette continuité de relations avec les défunts que l’on a aimés. Elle écrit: «Je me demande s’il ne règne pas un terrible silence social sur ce qui se poursuit tout au long de la vie en notre for intérieur. La société prescrit la nécessité de se détacher de la personne perdue comme si tout le deuil se résumait à l’acceptation et au détachement. […] La partie la plus fondamentale du deuil, c’est nouer des liens de continuité avec nos bien-aimés disparus, les garder vivants en nous.»
Il est vrai qu’on n’a jamais autant parlé du deuil que de nos jours. Le nombre d’accompagnants, de thérapeutes et de «coachs» du deuil n’a jamais été aussi important. C’est utile que tous ceux qui cherchent un soutien puissent le trouver. Cependant, comme le souligne George A. Bonanno, expert dans le domaine du deuil, 60% des endeuillés n’ont pas besoin de l’aide de professionnels pour traverser cette période difficile. Ils ont en eux, autour d’eux, dans leur communauté, les ressources nécessaires.
Le deuil n’est pas une maladie! C’est une épreuve de la vie, ce peut être une très grande épreuve, mais la majorité des endeuillés peuvent la traverser plusieurs fois au cours de la vie, car vivre, c’est devoir s’adapter en permanence. C’est faire face à toutes les brisures, à toutes les «fins» sur le plan personnel, professionnel et sociétal. La plupart des êtres humains doivent faire face à toutes sortes de deuils.
Accepter et se détacher
Bien sûr, il reste tous ceux qui, dans leur entourage, ne trouvent pas les soutiens qui leur seraient nécessaires; ceux-ci peuvent alors avoir accès à toutes les aides sociales et psychologiques que notre société met sur pied.
Des recherches, avec toutes les connaissances accumulées, décrivent le processus de deuil comme un parcours qui passe par des étapes et qui se termine par l’acceptation et le détachement de la perte, avec la possibilité de se réinvestir dans de nouveaux attachements.
Oui, il y a bien un parcours à accomplir, mais il n’est pas le même pour chacun. Tout dépend de la relation qui existait entre le défunt et l’endeuillé, des croyances de ce dernier au sujet de la mort et de l’au-delà, de sa personnalité, de son âge, de sa situation psychosociale.
En effet, comme le souligne Lydia Flem, on parle très peu de ce qu’elle nomme «le doux deuil», qui suit le «deuil officiel», ce compagnonnage que beaucoup instaurent avec leur défunt pour des années ou pour toute leur vie.
On est censé «vivre son deuil», ou «faire son deuil» et en avoir fini à un certain moment. La réalité, pour beaucoup, est que la relation continue.
Invisibles, pas absents
Comme l’écrivait saint Augustin: «Les morts sont invisibles. Ils ne sont pas absents.» Ils continuent à nous inspirer, à nous accompagner.
Dans son livre enquête «Cette vie… et au-delà» (p. 276), Christophe Fauré écrit: «La quasi-totalité des endeuillés parlent à leurs proches disparus, à voix haute ou dans le silence de leur cœur, tout au long de leur vie.»
La science s’intéresse aujourd’hui aussi à ce qu’on nomme les vécus subjectifs de contact avec un défunt, alors que pendant longtemps, ceux qui avaient vécu cette expérience, cette sensation subjective de la présence de la personne disparue, ou tout autre signe à valeur symbolique, n’osaient pas s’exprimer par peur d’être tournés en ridicule ou suspectés de dire n’importe quoi.
Oui, il y a une continuité. On peut avoir accepté que l’être aimé soit mort, tout en continuant à être inspiré par lui, soutenu par la mémoire de l’amour partagé. Qu’on nomme cette continuation d’une relation «doux deuil» ou autrement, elle est une réalité forte pour beaucoup. Le processus de deuil est unique pour chacun. On ne peut pas plaquer un cheminement standard sur la manière de vivre un deuil, chacun le vit avec ses possibilités, ses particularités.
Une personne en deuil a surtout besoin de respect, d’attention, d’affection, sans discours.
À vous, chère correspondante, et à chacun de vous, amis lecteurs, je souhaite une bonne semaine.
À lire: «Que ce soit doux pour les vivants», Lydia Flem (Seuil); «De l’autre côté de la tristesse», George A. Bonanno (Dauphin Blanc); «Cette vie… et au-delà», Christophe Fauré (Albin Michel).
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