Passer au contenu principal

ChroniqueL’OMS donne à voir le «monde d’après»

KEYSTONE

Pourquoi s’obstiner à imaginer le «monde d’après» alors que le monde d’aujourd’hui se transforme devant nous en temps réel? Il suffit d’ouvrir les yeux.

Exemple local: la création en deux nuits et trois coups de peinture jaune d’un concept vélo du trafic genevois. Il fallait oser fermer une voie automobile sur le quai du Mont-Blanc pour la dédier aux cycles. Bravo! Le Covid-19 autorise des tests inédits porteurs de changements déjà amorcés mais puissamment accélérés par la crise. Quitte à revenir demain de deux pas (et quelques voies) en arrière, c’est l’occasion d’un grand bond en avant.

Exemple international: les relations entre les États-Unis, la Chine et l’Union européenne sont en train de se transformer à cadence rapide, avec l’OMS pour catalyseur. L’Assemblée mondiale de la santé qui s’est tenue cette semaine a consacré de nouveaux rapports de force. L’OMS, son directeur, le désormais célèbre DrTedros, et son «allié» chinois devaient se retrouver sur la sellette. Accusée par Washington d’être à la botte de Pékin et d’avoir dissimulé ou au moins tardé à rendre publiques des informations vitales sur la crise, l’OMS risquait bien de connaître l’une des plus éprouvantes assemblées de son histoire. Se sont ajoutées à charge la photo du «docteur» pratiquant une petite génuflexion devant Xi Jinping et, en début de semaine, la lettre signée Trump posant un ultimatum à l’organisation mondiale: soit elle change de mode opératoire dans les trente jours, soit Washington lui coupe les vivres, donc un quart de son budget. La lettre soulève de vraies questions sur la gestion de la crise par l’OMS et le manque de transparence de la Chine. Les États-Unis semblaient bien positionnés sur cette affaire.

Pourtant, à la fin de cette assemblée de trente-six heures, les rapports de force se sont inversés. L’OMS et la Chine acceptent un audit pour autant qu’il soit professionnel et touche l’ensemble des acteurs (donc aussi les États-Unis). Mieux, le président chinois reprend l’initiative en créant un hub international pour le Covid-19, en promettant l’injection de plusieurs milliards de dollars en faveur des pays les moins avancés et en assurant qu’un éventuel vaccin chinois serait «un bien public mondial». Sa «diplomatie du masque» s’étoffe et lui vaut protection contre les attaques directes. Xi Jinping s’impose en nouveau champion du multilatéralisme de la santé et confirme son OPA onusienne.

L’Union européenne, elle, après un misérable début de crise, a rebondi en force par la grâce de l’initiative Merkel-Macron, revitalisant un axe Paris-Berlin rassembleur pour les Vingt-Sept. Déçue par des États-Unis peu fiables, incapables de combattre le virus et dirigés par un président erratique, l’UE cherche à élargir sa place entre les deux mégapuissances en guerre larvée. Washington n’est plus ni le protecteur ni l’allié naturel, comme le montre un sondage du Pew Research Center publié cette semaine. En 2019, 50% des Allemands estimaient qu’il était plus important d’avoir une relation proche avec les États-Unis plutôt qu’avec la Chine. En avril de cette année, ils ne sont plus que 37% à partager ce point de vue. Comment appuyer les accusations américaines de manquements graves commis par l’OMS quand Trump fait preuve d’une impéritie flagrante dans cette même crise? Qui a envie de faire un toast à l’eau de Javel avec le président ou, comme lui, de jouer les cobayes pour la chloroquine?

Le président américain n’en finit plus de franchir les lignes rouges. À ce stade, le seul et meilleur espoir porté par la crise est qu’il ne fasse plus partie du «monde d’après». Paradoxalement, la Chine serait mieux contenue. Et l’OMS se réformera.