«Lire, c’est plus que de la nourriture»

Ma bibliothèque et moi (1/7)La comédienne, humoriste, metteure en scène et elle-même auteure Claude-Inga Barbey se livre…

Claude-Inga Barbey médite devant l’une de ses trois bibliothèques, installée dans sa chambre à coucher: bien plus qu’un meuble, un port, une aire de lancement, un baleinier en plein océan.

Claude-Inga Barbey médite devant l’une de ses trois bibliothèques, installée dans sa chambre à coucher: bien plus qu’un meuble, un port, une aire de lancement, un baleinier en plein océan. Image: LUCIEN FORTUNATI

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On compte autant de corolles dans son jardin meyrinois que de bouquins contre les murs de sa maison jaune. Claude-Inga Barbey, qui nous ensemence notamment une adaptation de Dickens pour Noël prochain à La Cuisine de Carouge, est une mordue des fleurs littéraires autant que botaniques. Derrière son côté bougon, on voit en elle bourgeonner les pages. Et rien qu’à travers ses livres, c’est sa serre intime qu’elle nous fait visiter ce week-end.

La première lecture dont vous vous souvenez?
La série des «Fantômette» dans la Bibliothèque rose. J’y ai été complètement accro!

La dernière?
Euh, je cherche… J’ai un blanc, j’en lis tellement! Quelle honte! Ah oui, je l’ai emprunté à la Servette, je viens de le rendre: c’était un livre audio, le premier roman d’Ian McGuire, lu par le navigateur Yann Keffélec, «Dans les Eaux du grand nord». Une histoire d’océan au XIXe, avec des baleiniers et pas une nana à l’horizon. Aux antipodes de mes amours habituelles!

Le livre que vous ne cessez de relire?
«La Montagne magique» de Thomas Mann. Ce livre a vraiment changé beaucoup de choses pour moi, je le relis sans fin, il est toujours près de mon lit. Pour moi, il contient toute la littérature.

Vous lisait-on à haute voix, petite?
Oui, l’une des grands-tantes qui m’ont élevée me lisait «L’Odyssée» en bilingue, en commençant par la version originale sur la page de gauche, puis, si j’avais la patience, en passant à la traduction française sur la page de droite. Ça m’a dégoûtée à vie du grec et du latin.

Vous lit-on à haute voix, grande?
Oui, les livres audio. Quand je repasse, que je suis prise dans les bouchons, que je prépare un souper ou que je change la literie! Là, j’écoute une étude de l’humanité par un Américain d’origine japonaise, Michio Kaku, «Une brève histoire du futur», qui fait suite à «Sapiens». J’écoute en alternance des romans policiers et de la philo. Et je fais tout un tas d’autres choses en même temps!

Vous est-il jamais arrivé de piquer un bouquin?
Non, j’ai volé d’autres trucs, mais jamais des livres. Je n’oserais pas faire cela.

Malmenez-vous vos ouvrages en les cornant, en les annotant, en y pressant des fleurs, que sais-je?
Quand je trouve un passage intéressant, je corne le bas de la page, pour que le pli ne se confonde pas avec celui qui m’indique où j’en suis dans ma lecture. L’autre jour, j’ai pensé à Dickens en lisant du Somerset Maugham, mais le livre venait de la bibliothèque. J’étais emmerdée, j’ai dû aller chercher du papier pour y recopier: «Je déteste le violon, je ne comprends pas qu’on puisse frotter du crin de cheval sur un boyau de chat.» J’aime bien cette phrase. De manière générale, je ne sacralise pas les objets. Une fois lus, mes livres finissent pour la plupart à la boîte à livres. J’accumule de moins en moins de choses avec l’âge. Mais je ne me séparerais pour rien au monde d’une cinquantaine de mes livres.

Quel auteur auriez-vous aimé être?
Alexander McCall Smith, un Anglais de 70 ans qui invente des histoires autour d’une agence de détectives privés au Botswana, fondée par son héroïne Mma Ramotswe. Ce qu’il fait ressemble à mon propre travail mais en dix fois mieux. C’est léger, c’est tendre et ça vous rend fort.

De quel personnage littéraire auriez-vous aimé vivre la vie?
Mma Ramotswe, justement. Pour sa philosophie de vie simple et joyeuse. J’aimerais éprouver plus de joie. Quant aux grandes héroïnes romantiques, j’ai donné de ma personne dans la vraie vie!

À combien d’unités approximativement évaluez-vous votre bibliothèque?
Aucune idée. Et je vais régulièrement à la Renfile en déposer des dizaines de sacs. Je fais de la place. Quand je suis énervée, je vais aussi à la Renfile pour m’acheter des objets de seconde main, dont des livres. Il m’est arrivé d’en acheter qui m’avaient appartenu, et de retomber sur mes notes en les ouvrant. Lire, pour moi, c’est plus que de la nourriture.

Comment classez-vous vos ouvrages?
Selon leur utilité. Plus on s’approche de mon bureau, plus ils sont usés. J’y range tout ce qui est théorie, poésie et livres cultes. Au salon, je garde ceux que j’ai déjà épuisés, pressés, en vue d’un spectacle par exemple: ils sont prêts à être prêtés. Dans ma chambre, je rassemble les nouveaux, que j’ai encore à lire, et les préférés, à côté de mon lit. Parfois, on trouve une ébauche de classement, mais ça ne tient jamais.

Prêtez-vous vos livres?
Oui, mais j’oublie, et comme je n’y inscris pas mon nom, mes prêts se muent en dons.

Quel avenir prévoyez-vous au livre matériel?
Je m’en fous, je serai morte quand il n’y en aura plus. Je n’arrive pas à lire sur une liseuse: c’est simple, je ne crois pas à ce qui y est écrit. Pareil pour les infos sur mon téléphone. Je n’y crois pas ce qu’on me dit.

Dans quelle position lisez-vous?
Je lis partout, tout le temps, dans n’importe quelle position.

Que faudra-t-il faire des hôtes de votre bibliothèque, après?
Ça m’est complètement égal. Celui de mes enfants qui lit les prendra peut-être. Le plus jeune a passé un examen sur «Phèdre» sans même avoir ouvert le livre! Heureusement, il a eu du bol.

Lisez-vous des livres en langue étrangère?
J’en suis incapable, hélas. En revanche, je crois que je sais juger si une traduction est bonne ou pas. Le français, je le sens bien!

Aimez-vous la poésie?
J’ai toujours eu le sentiment que la poésie, c’est quand on a fait le tour de tout le reste. Comme la musique classique, on aime son mutisme, son abstraction. Dans un poème, un mot en contient deux cents, alors forcément ça devient plus opaque, plus pur.


«J’écris pour les gens qui prennent le tram»

Il se trouve que Claude-Inga Barbey a sa propre production littéraire – «cinq? six titres? je ne m’en souviens plus». Parmi eux, «Le Palais de sucre» est le seul qu’elle revendique véritablement, «le seul roman où j’ai été libre de pousser mon cri, maîtrisé, je crois.» D’ailleurs, le rêve de CIB aujourd’hui serait de «recevoir une bourse de la Ville de Genève ou de Meyrin pour passer six mois à écrire un nouveau roman: le cri est toujours là vingt ans après, je l’ai précisément en tête».

Ses autres ouvrages correspondent à des moments de vie. «Ils ne sont pas trop mal torchés.» Ceux qui regroupent en revanche ses articles parus dans la presse écrite, comme le récent «Cinquante nuances de regrets», lui sont «insupportables»: «Ils n’ont aucun intérêt, je ne les publie que pour des raisons financières – sur ce coup, j’avais besoin de 2000 francs pour aider mon fils à déménager.»

Que l’ouvrage, classé dans la section «bien-être», entre Alexandre Jollien et Rosette Poletti», se retrouve pendant un mois dans le top 10 des ventes chez Payot, elle ne s’y attendait pas une seconde, admet la dame avec une pointe de fierté. Ces chroniques brèves et grinçantes, à qui l’auteure les adresse-t-elle? «À tous ceux qui vivent ici et ont des petites rages qu’ils n’arrivent pas à verbaliser. Je parle aux gens qui prennent le tram», résume-t-elle. Des gens que réunit une même peur du lendemain. «Oui, l’angoisse anticipatoire me bouffe la vie. Mon système nerveux est bousillé par ma trouille. Cette peur de manquer d’argent, je la partage avec 99% de la population», avoue l’artiste.

Créé: 05.07.2019, 15h02

De ses rayons, Claude-Inga Barbey extrait quatre nectars, tous traduits de langues étrangères, ayant tous des enfants pour héros. La reine des abeilles nous communique leur saveur. «Tout le monde connaît Mankell pour sa série des Wallander, adaptée par Kenneth Branagh pour la BBC. Mais il a écrit de nombreux livres qui n’ont rien de policier, dont ce «Roman de Sofia» pour la jeunesse, qui retrace l’histoire d’une enfant fuyant son pays en guerre, le Mozambique, pour se réfugier en Suède. Ayant vécu en Afrique, Mankell balance souvent entre l’Europe et le continent noir, sans que ses livres ne
virentjamais à la plainte. Celui-ci est une splendeur: personne ne rend aussi bien que Mankell la mélancolie de l’existence humaine.

Mon deuxième choix se porte sur ce roman américain, «My Absolute Darling», mon coup de cœur de l’année passée. Son jeune auteur a mis huit ans à l’écrire. Il raconte l’histoire d’une très jeune fille, encore une fois, qui vit seule dans une cabane avec son père, lequel abuse violemment d’elle. Or ce père, la fillette l’aime, même si elle finira par le tuer. Le livre m’a plu surtout parce qu’il bouscule les valeurs du politiquement correct. Je trouve qu’à l’époque actuelle, on mélange tout et on secoue. Dans ce cas, on a l’envers du décor: on observe comment cette fille non seulement endure, mais souhaite le lien avec son père. Il n’y a rien ici de réducteur, plutôt le constat d’une forme de syndrome de Stockholm généralisé. Pauvre Gabriel Tallent: il doit quant à lui subir la pression d’une deuxième livraison très attendue!

Ogawa, j’ai tout lu d’elle. Cette écrivaine japonaise travaille sur le tout petit, le miniature, le détail infime. Chez elle, la description d’un pavillon d’oreille peut s’étendre sur deux chapitres. «Petits oiseaux» parle de deux frères orphelins. L’un des deux, handicapé mental, s’exprime en langage des oiseaux, le pawpaw. J’adore son univers qui me transporte directement au Japon.

Avec «Après la mousson» aussi, j’ai passé quatre semaines à Dehli. J’ai tout appris sur la partition du territoire, la cuisine, les fruits ou les saris indiens. À peu de frais et sans occasionner la moindre empreinte carbone! C’est l’histoire cette fois de deux sœurs: l’une est intelligente et un peu moche, l’autre est belle et un peu sotte. Or on comprend assez vite que la narratrice est l’intelligente. Ce qui lui donne un certain pouvoir…»

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