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Témoignage«L’heure était grave, il régnait une ambiance de film catastrophe»

Omar Kherad est chef du service de médecine interne à l’Hôpital de La Tour. Il raconte le doublement, en quelques jours, des capacités d’accueil et les semaines «infernales» de novembre.

Le Professeur Omar Kherad, 41 ans, chef du service de médecine interne à l’Hôpital de La Tour, a été impliqué dans la réorganisation du système de santé genevois.
Le Professeur Omar Kherad, 41 ans, chef du service de médecine interne à l’Hôpital de La Tour, a été impliqué dans la réorganisation du système de santé genevois.
Lucien Fortunati

«C’était un dimanche soir, le 18 octobre. Il y avait des représentants de la direction générale de la santé, des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), des cliniques et hôpitaux privés. Nous étions tous devant notre écran, chez nous, dans notre salon, dans notre bureau. Les blouses blanches étaient tombées. L’heure était grave, le ton extrêmement lourd. Il fallait organiser la réponse face à la deuxième vague qui démarrait. Il régnait une ambiance de film catastrophe, je m’en souviendrai toujours.»

À l’instar de nombreux autres professionnels de la santé, le Professeur Omar Kherad, 41 ans, chef du service de médecine interne à l’Hôpital de La Tour depuis 2010, a été très impliqué dans la réorganisation du système de santé genevois.

Lorsque, à la mi-octobre, les cas commencent à augmenter, son inquiétude suit la même courbe. «On s’est vite rendu compte qu’on allait suivre la même tendance qu’au printemps, mais en partant d’un socle beaucoup plus haut, car les services de médecine interne des HUG et de la Tour étaient déjà en pleine capacité. Avec près de 1000 nouveaux cas Covid par jour, en sachant qu’entre 5 et 10% d’entre eux développent des complications et doivent être hospitalisés, il fallait s’attendre à ce que la situation dégénère rapidement Et se préparer à un engorgement rapide de nos sites de soins.» C’est justement l’objet de cette fameuse réunion du 18 octobre. L’objectif premier: trouver des lits supplémentaires pour absorber un maximum de patients. «Le but était bien sûr de pouvoir continuer à offrir des soins de qualité à tous les patients du canton, sans devoir effectuer de tri sacrifiant à l’entrée des HUG. Voire de devoir construire un hôpital de fortune»

La Tour a doublé sa capacité d’accueil en quelques jours

Alors il faut faire de la place dans l’Hôpital cantonal, en déplaçant des patients vers les cliniques et hôpitaux privés ou en les renvoyant à domicile avec le soutien de l’IMAD. «À La Tour, nous avons réussi à doubler notre capacité d’accueil en quelques jours et passer d’une cinquantaine de lits de médecine interne à plus de 100!» Lors de cette deuxième vague, face au volume de cas, il n’est toutefois plus possible de centraliser tous les patients Covid uniquement aux HUG, comme au printemps. Cliniques et hôpitaux privés doivent également les prendre en charge. «Il a fallu aménager un nouvel espace dédié spécialement à ces malades et les séparer des autres unités.»

Réorganiser les locaux et disposer de moyens matériels ne suffit pas, les ressources humaines doivent être renforcées. «Les HUG nous ont envoyé des médecins supplémentaires. Il a fallu restructurer l’ensemble du personnel et les horaires. La mécanique ne s’est pas enrayée, on a tous tiré à la même corde, on se sentait investis d’une mission. Nous avons également dû mettre en place des protocoles de prise en charge des patients Covid, ainsi qu’un logiciel de-learning, en collaboration avec les HUG, pour diffuser les mesures de protection du personnel.»

«On travaillait tous en continu, on avait l’œil rivé sur la courbe. À 800 hospitalisations Covid, on aurait été dépassés.»

Les semaines qui suivent la fameuse réunion sont «infernales». Entre le téléphone qui sonne en continu pour trouver des lits, les visites aux patients dans les unités supplémentaires, les cours de formation post-graduée aux internes, les vidéoconférences pour préciser des éléments stratégiques, la poursuite des projets de recherche, toutes les soirées et les week-ends de novembre y passent. «On travaillait tous en continu. On avait l’œil rivé sur la courbe, qui ne cessait de monter. On savait que si on atteignait les 700 hospitalisations Covid, la situation serait très critique, et à 800 on serait dépassés.»

«On a trop culpabilisé la population»

Finalement, le pic atteint les 650, puis la vertigineuse ascension se tasse. «On a alors commencé à souffler un peu en voyant s’éloigner le spectre du tri sacrifiant.» Ce dernier a finalement pu être évité, mais dans l’esprit de certains, cela signifie qu’on avait encore de la marge, voire qu’on a dramatisé la situation… «On constate un décalage entre la perception de certains et la gravité réelle de la situation. Mais c’est compréhensible, tant la lassitude et l’usure des citoyens se sont fait ressentir durant cette deuxième vague. À mon sens, on a aussi trop culpabilisé la population, car globalement, la majorité des mesures ont été bien suivies. Le Covid-19 est devenu un combat d’opinions polarisées. Le débat doit certes exister, mais quand j’entends un économiste dire qu’il ne faudrait pas soigner les coronasceptiques, ça me fait bondir.»

Aujourd’hui, la courbe s’est stabilisée mais l’incendie peut reprendre à tout moment. «Le dispositif actuel reste encore en vigueur. Mais on ne pourra pas tenir comme ça sur la durée. Les opérations non électives doivent reprendre, ces patients en ont besoin. On attend avec impatience l’impact de la campagne de vaccination.»