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La Une | Mardi 18 juin 2019 | Dernière mise à jour 14:54

N’est pas Trierweiler qui veut

LittératureLes ventes astronomiques du livre de Valérie Trierweiler et la polémique concernant ce best-seller ont permis de soulever la question de la rémunération des écrivains.

Le livre le Valérie Trierweiler s'est vendu à plus de 450'000 exemplaires.

Le livre le Valérie Trierweiler s'est vendu à plus de 450'000 exemplaires. Image: Keystone

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La sortie de l’opus de Valérie Trierweiler livrant des détails peu glorieux de sa vie de couple avec François Hollande a provoqué un tollé dans l’opinion publique (et surtout journalistique) et un raz-de-marée en librairie.

Si je n’ai rien à dire sur la forme, et fort peu sur le contenu de l’œuvre, c’est que, contrairement à celles et ceux qui ont juré de ne jamais s’abaisser à lire cette «ignominie» et qui ont finalement craqué (aux côtés des bientôt 700’000 autres qui avaient prétendu la même chose), je n’ai pas lu et ne lirai probablement pas le livre de l’ancienne Première dame de France.

Ecrivains et écrits-vains

Le succès de l’ex-compagne du président français est mirobolant: 145'000 livres vendus les quatre premiers jours, 450'000 exemplaires d’ores et déjà écoulés, et la coquette somme de 1,3 million d’euros (plus de 1,5 million de francs) que l’auteure aurait déjà empochés. Et cela semble loin d’être terminé puisque l’œuvre va être traduite dans onze langues. La polémique concernant ce best-seller a cependant permis de soulever la délicate question de la rémunération des écrivains.

A peine le débat lancé, les Français ont constaté que ce sujet n’avait jamais fait l’objet d’une étude sérieuse dans l’Hexagone; pourtant, grâce à l'Association pour la Gestion de la Sécurité Sociale des Auteurs, on apprend que, sur les 20’000 recensés, moins de 2000 «vivent de leur plume» et que le revenu minimum annuel de 98% d’entre eux tourne autour de 7335 euros (8845 francs), soit 611 euros mensuels. Un récent sondage effectué en Grande-Bretagne confirme que les droits d’auteurs rapporteraient environ 11'000 euros par an, ce qui est bien en dessous de la moyenne nationale.

Conclusion hâtive et néanmoins correcte: les professionnels pouvant vivre de leur plume sont une espèce en voie d’extinction. Une bien triste prise de conscience qui n’a rien à voir avec la progression de l’édition électronique pour tablettes et autres supports modernes.

Et en Suisse?

Que cela soit clair: ce métier tient plus de la vocation que de la volonté de s’enrichir. S’il est difficile d’obtenir des chiffres concernant les auteurs suisses, on peut s’inspirer de la situation belge qui souligne qu’à moins de publier une fois par an des livres dont il faudrait écouler au moins 10’000 exemplaires, il est impossible de subsister.

En Belgique, un tirage moyen est estimé aux alentours de 8000 copies. En mettant de côté les best-sellers et autres ovnis qui se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires, le gros du peloton se situe entre 500 et 2000 livres. Un écrivain dans la norme gagne donc environ 11’500 euros par an, alors qu’un autre beaucoup plus modeste touchera un salaire annuel situé entre 450 et 1050 euros.

En Suisse romande, on estime qu’un ouvrage vendu à quelque 3000 exemplaires représente déjà un joli succès. En partant du principe que les droits d’auteurs sont de plus ou moins 10% du prix de vente (environ 35 francs), le calcul est rapidement fait: un auteur suisse de moyen tirage gagne à peu près 10'500 francs par an. Si l’écriture n’est pas son activité professionnelle principale, il lui sera difficile de rédiger un ouvrage par année. Du côté des éditeurs, on confirme: il est presque impossible de vivre de sa plume, et pratiquement tous les gens de lettres ont un autre travail qui leur permet de faire bouillir la marmite (les bénéfices littéraires représentant, parfois, un peu de beurre dans les épinards).

Loin de ces considérations économiques, il est intéressant de se pencher sur l’origine du succès et sur le public de Valérie Trierweiler qui ne fait preuve ici d’aucune créativité puisqu’elle se cantonne à relater sa vie de couple. Mais cette histoire qui pourrait être celle de millions de ménages n’est plus aussi banale quand il s’agit du Président de la République.

A toute chose malheur est bon

Sans entrer dans des détails éthico-moralistes, le succès de ce phénomène de librairie tient probablement à deux éléments inhérents à la nature humaine: la curiosité et la Schadenfreude (le plaisir du malheur d’autrui). Les deux notions sont présentes à travers l’Histoire, sous différentes formes, mais la tendance actuelle à se délecter de la malchance des people s’amplifie depuis quelques années déjà.

Les émissions dites de téléréalité, mais surtout la bien nommée «presse à scandale», ont remplacé les romans permettant au «bon peuple» de suivre en détail la déchéance de certaines grandes familles ou personnalités. Rien de plus rassurant et jubilatoire que de constater que, malgré la richesse et la notoriété, les «grands» de ce monde font des erreurs, souffrent et paient leur dîme d’infortune à la célébrité.

Les secrets du président

Ce qui est peut-être le plus choquant dans «l’affaire Trierweiler», réside dans les détails, parfois peu glorieux, provenant de la plume même de l’ex-compagne de François Hollande qui a partagé la vie et les secrets du président. Et c’est justement là que le bât blesse. Comment et pourquoi, à moins d’avoir vécu un enfer, peut-on donner son intimité en pâture? L’appât du gain, la vengeance, un besoin de revalorisation?

Pour ce qui est des lecteurs, qui se sont littéralement jetés sur le livre dès sa publication, je ne saurais mieux exprimer mon sentiment qu’en reprenant des paroles de Jean-Jacques Goldman: «Elle apprend dans la presse à scandale la vie des autres qui s’étale, mais finalement, de moins pire en banal, elle finira par trouver ça normal». C’est donc cela: «Vivre sa vie par procuration»?


Magali Jenny (Photo: Carlo Sanna) est l'auteure du best-seller «Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande», paru aux éditions Favre en 2008 et réédité onze fois depuis. Cette passionnée d'ethnologie vient d'obtenir son Doctorat en Science des religions du Département des sciences de la société, des cultures et des religions à l'Université de Fribourg où elle vit. Les Quotidiennes sont ravies d'accueillir sa plume! (nxp)

Créé: 29.10.2014, 09h39

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