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Chronique économiqueLes réponses à la crise sanitaire pourraient causer un «effet cobra»

Pierre Albouy

La question taraude plus d’un observateur. Les soutiens massifs, monétaires et budgétaires déclenchés en réponse à la crise sanitaire ne risquent-ils pas de succomber à l’«effet cobra»?

Il est fait allusion ici à l’échec cuisant d’une expérience menée en Inde à l’époque coloniale pour tenter de réduire les populations du dangereux élapidé. L’administration britannique d’alors avait imaginé offrir une récompense à chaque personne qui lui rapporterait un cobra mort.

Mais elle n’avait pas prévu que de petits malins, flairant l’aubaine, se lanceraient dans l’élevage de cobras à grande échelle. Aussi cessa-t-elle de distribuer les primes promises, si bien que les éleveurs relâchèrent leurs serpents dans la nature, dont le nombre, du coup, dépassa ce qu’il avait été auparavant.

Les économistes citent volontiers cette anecdote pour illustrer comment des politiques mal orientées peuvent déboucher sur des effets inattendus et surtout constituer un remède pire que le mal que l’on cherche à combattre. Passons sur le confinement, décidé dans l’urgence, encore que trop tardivement selon certains. Regardons plutôt les moyens colossaux engagés subséquemment sous forme de soutiens aux entreprises et de compensations de revenu accordées aux salariés subitement privés d’emploi. N’y a-t-il pas là un exemple contemporain de l’historique maladresse indo-britannique?

«Il est fait ici allusion à l’échec cuisant d’une expérience menée en Inde coloniale»

En ceci qu’à la sortie de la crise, quand elle adviendra enfin, les pays se retrouveront aux prises avec une dette publique insupportable, au sens budgétaire du terme, et une inflation qu’ils ne parviendront pas à maîtriser, tant les masses monétaires hypertrophiées ne pourront être résorbées sans hausses de taux d’intérêt finalement répercutées sur les prix. Dettes et renchérissements, infiniment supérieurs aux niveaux atteints avant la pandémie, pèseront sur le potentiel de croissance. Cette vision presque apocalyptique nourrit sites et blogs de prophètes de malheur qui se multiplient d’autant plus vite que les incertitudes sont totales. Car là est la vérité: personne ne sait comment tout cela va finir, rien de tel ne s’étant jamais produit depuis que l’on recense et compile de manière systématique et fiable des données statistiques en matière économique.

Quelques évidences s’imposent néanmoins. Premièrement, on comprend mieux qu’auparavant les fonctionnements micro et macroéconomiques, même si, encore une fois, le choc a été totalement inédit. Deuxièmement, on a la chance, si l’on peut dire, que les prix, les coûts et les taux d’intérêt fussent tous alignés durablement à la baisse avant le déclenchement de la pandémie (alors qu’à l’inverse, par exemple, ils étaient tous à la hausse lors du premier choc pétrolier). Cette configuration autorise par conséquent quelques espoirs. En revanche, on a beaucoup à craindre des prochains mois, qui verront fatalement se généraliser les insolvabilités et les défauts d’entreprises ayant épuisé leurs dernières ressources. Ce ne sera donc pas le moment de réduire la voilure des soutiens publics, bien au contraire.