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Les jazzmen d’actualitéLes quatre mousquetaires de la rentrée jazz

Nouveaux albums de GoGo Penguin, John Scofield, Ambrose Akinmusire et Brad Mehldau: quatre artistes pour se remettre sur la palette des sons bleus.

Musique live par excellence, le jazz a payé un lourd tribut à la pandémie. Deux festivals vaudois en ont déjà fait les frais, Cully et Montreux. Même si l’excitation liée à la scène doit encore patienter, l’amateur ne saurait bouder les productions studios, d’autant plus que le jazz ne cesse d’exploiter les potentialités de la musique enregistrée, comme le démontrait avec force le dernier disque du saxophoniste Shabaka Hutchings, «We Are Sent Here by History», paru au début de la crise. Désormais, les albums déconfinent. L’occasion de renouer avec quatre artistes de premier plan qui s’échappent tous de leur propre ligne, pour autant qu’un jazzman en ait jamais eu qu’une!

GoGo Penguin, le plus glissant

Nick Blacka, bassiste de GoGo Penguin au Bonnaroo Arts And Music Festival de Manchester en 2018.
Nick Blacka, bassiste de GoGo Penguin au Bonnaroo Arts And Music Festival de Manchester en 2018.
FilmMagic for Bonnaroo Arts And

Le trio de Manchester ne marque pas de temps d’arrêt. Deux ans après un «A Humdrum Star» défendu alors à Cully et encore à Yverdon en février dernier, les Anglais poursuivent sur l’orbite véloce de leurs emprunts esthétiques à la galaxie des musiques électroniques. Mais leur nouvel album, qui porte leur nom (dont on ne se lasse pas et qui fait penser à une blague de Zappa, même si le dernier titre s’intitule «Don’t Go») s’en éloigne aussi, trouvant la voie d’un lyrisme gagnant en fluidité et en complexités rythmiques. La formation du pianiste Chris Illingworth, du bassiste Nick Blacka et du batteur Rob Turner démontre que la référence electro a ses limites et relève aussi de la paresse. Ajustant le viseur sur les musiques répétitives, troussant des variations agiles autour de leurs déroulés hypnotiques, le groupe parvient surtout, comme E.S.T. en son temps, à sortir du pré carré du jazz pour s’adresser à un public beaucoup plus large. «GoGo Penguin», Blue Note

John Scofield, le plus souple

Le guitariste polymorphe John Scofield jamais à court de sensibilité et de spontanéité.
Le guitariste polymorphe John Scofield jamais à court de sensibilité et de spontanéité.
Corbis via Getty Images

Le vétéran de cette sélection ne rouille pas des articulations! John Scofield retrouve ECM avec ce «Swallow Tales» qui, comme son titre l’indique, pulse de la basse de Steve Swallow et, comme son titre ne l’indique pas, tinte de la batterie de Billy Stewart. Le guitariste polymorphe n’avait jamais beaucoup fréquenté le label munichois, si ce n’est avec le contrebassiste Marc Johnson ou le trio Beyond qu’il formait avec Jack DeJohnette et Larry Goldings. Si ce retour s’accompagne d’une musique plus apaisée que dans ses acrobaties fusion ou rhythm’n’blues (les fans devraient tous écouter le «Sco-Mule» enregistré avec Gov’t Mule), il n’annonce pas une perte d’agilité de ce champion du feeling à la six-cordes. À bientôt 70 ans, John Scofield garde un toucher intact, un art du détour impromptu et une sensibilité magnifique de fugacité. «Swallow Tales», ECM

Ambrose Akinmusire, le plus robuste

Ambrose Akinmusire, un trompettiste qui cherche la suavité derrière la callosité des choses…
Ambrose Akinmusire, un trompettiste qui cherche la suavité derrière la callosité des choses…
Getty

Parmi les actuels as de la trompette (Avishai Cohen, Christian Scott…), Ambrose Akinmusire se pose en figure aussi versatile que puissante dans chacune de ses affirmations. Le souffleur, présent sur le «To Pimp A Butterfly» de Kendrick Lamar en 2015, était resté sur un «Origami Harvest» qui croisait de manière surprenante ensemble à cordes et MC’s rap. Mais le trompettiste est aussi capable d’asséner des expérimentations aussi radicales que brutalistes, comme en témoignait son concert montreusien de 2017. Avec ce «On the Tender Spot of every Calloused Moment», que l’on traduira approximativement par «à la place tendre de chaque moment rugueux», son quartet revient à des dispositions plus douces, plus mélodiques – l’étonnant «Cynical Sideliners» porté par la voix très suave de Genevieve Artadi –, mais sans abandonner sa propension à se jeter sur des chemins plus cabossés, pour ne pas dire cahoteux. «On the Tender Spot of every Calloused Moment», Capitol/Blue Note

Brad Mehldau, le plus réactif

Brad Mehldau, pianiste à la pointe de la planète jazz, a réalisé un album de confinement parcourant tout le spectre de la situation.
Brad Mehldau, pianiste à la pointe de la planète jazz, a réalisé un album de confinement parcourant tout le spectre de la situation.
Redferns

Figure de proue du piano dans le jazz contemporain, Brad Mehldau vient de sortir un album imprévu, directement lié à la situation générée par le Covid-19. Enregistrement solo, «Suite: April 2020» a été réalisé aux Pays-Bas, où le musicien vivait confiné avec sa famille et cherche à témoigner de cette expérience. Le morceau «Keeping Distance» traduit ainsi la distanciation sociale par l’écart excessif entre main gauche et main droite… Toutes ses tentatives ne sont évidemment pas aussi littérales, mais puisent dans la nostalgie («Remembering Before All This»), l’anxiété (le nerf d’«Uncertainty»), la convivialité (un «Kitchen» swing), sans oublier de reprendre des titres chers et d’actualité comme le «Don’t Let It Bring You Down» de Neil Young ou le «New York State Of Mind» de Billy Joel. Un grand plaisir que de retrouver ce virtuose dans un exercice aussi sincère et épuré. «Suite: April 2020», Nonesuch