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Lettre du jour Les mots de l’accusation

Pierre Albouy

Genève, 18 février

C’est en lisant les très beaux mots de la philosophe et helléniste française Barbara Cassin que je me suis dit que si les mots servent de refuge, ils savent aussi être un poignard empoisonné.

En ce sens, les propos du procureur Grodecki pour qualifier les prévenus dans le procès de Pierre Maudet sont particulièrement lourds de sens. Ainsi en est-il des «noces barbares» lancés dans sa diatribe accusatrice.
Rappelons que le terme évoquant un accouplement dénaturé est utilisé sans ambiguïté dans le cas d’un viol ou d’un abâtardissement par mariage. L’associer à une relation entre un conseiller d’État et des amis présentés comme étrangers est pour le moins surprenant, tant son caractère outrancier interroge.

Le terme n’a d’ailleurs pas manqué de frapper, car il a été relevé par une très fine observatrice judiciaire.
La question que je me pose est la suivante: le procureur aurait-il fait une telle association si les prévenus avaient tous appartenu à la bonne société genevoise? Il est permis d’en douter. Freud disait que les pensées de l’inconscient qu’on essaie de dissimuler sont comme l’invité d’un repas à qui on tente de fermer la porte. Le lapsus survient quand l’inconscient, moins vigilant, n’arrive plus à verrouiller cet invité insistant.

En tant que Socialiste, j’ai combattu avec la plus grande fermeté toutes les formes de stigmatisation, et je sais pour l’avoir subi que les sous-entendus sont les plus redoutables manifestations du rejet de l’altérité, ceux qui blessent le plus, par cette manière insidieuse de s’insinuer dans les pensées; en dénigrant les identités.
Ce qui restera de ce procès, l’avenir le dira; mais flottera encore longtemps dans l’air chargé de l’époque le parfum nauséeux de ces mots encombrants.

Alberto Velasco, député

13 commentaires
    Mathilde Lavenex

    "Noces barbares" m'évoque plutôt le titre d'un très beau roman de Quéffelec, et je ne suis pas du tout M. Velasco dans son interprétation de cette expression. Je la trouve aussi puissante que poétique, et parfaitement bienvenue dans un réquisitoire ne craignant pas les envolées lyriques.