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ExpositionLes créations de Gilbert Albert bruissent sous la canopée

Le Musée d’art et d’histoire (MAH) rend hommage au «joaillier de la nature» genevois décédé l’an dernier et présente 100 de ses bijoux.

L’exposition du Musée d’art et d’histoire figure un cabinet de curiosités, en hommage à la créativité foisonnante de Gilbert Albert, dont on voit ici la veuve, Françoise, en compagnie du directeur du MAH, Marc-Olivier Wahler.
L’exposition du Musée d’art et d’histoire figure un cabinet de curiosités, en hommage à la créativité foisonnante de Gilbert Albert, dont on voit ici la veuve, Françoise, en compagnie du directeur du MAH, Marc-Olivier Wahler.
Maurane Di Matteo

Sous la canopée fourmille un monde de scarabées, cétoines, oursins et coquillages. Magnifiés par l’or, confiés à l’éternité par la main de l’artiste, ils forment le peuple des créations de Gilbert Albert. Le Musée d’art et d’histoire (MAH) rend hommage au joaillier genevois, décédé l’an dernier, en montrant 100 de ses réalisations les plus somptueuses, les plus éblouissantes, les plus extravagantes. Fleurons de sa fondation, elles ont été offertes à l’institution de son vivant, en 2016, mais jamais encore montrées au public.

L’exposition «Gilbert Albert, joaillier de la nature», à voir jusqu’au 15 novembre, occupe la première salle Palatine du MAH et se visite uniquement sur réservation, Covid oblige. Sous un treillis de tubulures vertes et de néons qui serpentent dans la pièce sont disposées des vitrines en hauteur. À l’intérieur, comme un tronc de palmier auquel s’arriment des branches, une structure, verte elle aussi, présente les œuvres d’art au public sous toutes leurs faces. La scénographie, limpide, sert parfaitement bien le foisonnement des bijoux.

Patte de varan et saphirs noirs

Lire la description des matériaux composant les inventions de Gilbert Albert, c’est prendre la pleine mesure de sa créativité étourdissante. On dirait un inventaire à la Prévert. Tout ce que la nature livre l’inspirait: patte de varan, météorites, saphirs noirs, piques d’oursin crayon, chrysobéryls, peau de tatou, corail bleu, griffes de tigre de Sibérie ou encore perles de Biwa et de Keshi, de Chine ou de Tahiti.

Au fond de la salle Palatine, l’un de ces cabinets de curiosités comme on en raffolait au XVIIe et au XVIIIe siècles reproduit l’esprit de l’atelier du maître dans sa boutique de La Corraterie, ainsi que son bureau chez lui. Il a été constitué avec l’aide de la famille du joaillier, notamment sa femme Françoise et sa fille Véronique. On peut y voir, entre mille autres choses, deux petites branches qui tenaient des dattes; elles ont séché après avoir porté le dernier dessert de Gilbert Albert. Hospitalisé, celui qui au qualificatif d’artiste préférait celui d’artisan avait été inspiré une dernière fois par cette branchette, au point d’esquisser dans sa tête un nouveau projet.

À deux pas, le ciboire et le calice créés pour l’abbé Pierre témoignent de la foi de Gilbert Albert, auquel les murs du MAH donnent la parole: «Il est impensable qu’un vrai créateur ne soit pas généreux. Je crois l’être, en partageant mes bonheurs et un talent que j’ai reçu en prêt. Un don de Dieu. Si le bijou n’est pas empreint de gestes du cœur, il est sans vie et sans esprit.» Le soutien du Genevois à Emmaüs fut constant, et il construisit une chapelle pour la communauté de Carouge.

Ancrage dans l’histoire moderne

Posées à terre, d’autres vitrines, anthracites celles-ci, rappellent les rochers. «Nous figurons ainsi l’ancrage de l’œuvre de Gilbert Albert dans l’histoire de la joaillerie moderne», commente Estelle Fallet, commissaire de l’exposition et conservatrice en chef des collections d’horlogerie, bijouterie, émaillerie et miniatures du MAH. «Comme avant lui Lalique et André Charles Lambert, professeur à l’École des arts industriels de Genève, Gilbert Albert valorise des matériaux non précieux qui, à l’époque, n’avaient pas leur place dans la bijouterie. Il s’intéresse à tout ce qui vient de la nature, que ce soit d’origine animale, végétale ou minérale.» Des créations d’artistes qui l’ont inspiré ou qui ont travaillé sur les mêmes concepts que lui figurent dans l’exposition.

Très vite, Gilbert Albert a créé sa propre grammaire stylistique constituée d’une quarantaine d’«écritures», comme ses ors perlés reconnaissables entre mille, ses empreintes, gouttes, algues ou gerbes. Estelle Fallet: «Dans les années 80, pas une soirée à Genève sans voir une femme avec un bijou Gilbert Albert. Ses créations ont vraiment été portées, elles appartenaient au domaine de la vie privée, de l’intime. Les exposer dans une vitrine de musée est un acte fort d’inscription patrimoniale, auquel a pu encore participer l’artiste; nous avons partagé avec lui l’idée de cette exposition, qui devait être associée à une fête pour son nonantième anniversaire (le 20 septembre) et pour célébrer les 70 ans de son activité créatrice.»

Une vidéo réalisée par l’artiste jurassien Michel Huelin, «Broken Nature», accompagne le visiteur, ainsi qu’un film de témoignages sur Gilbert Albert et des dessins du maître joaillier. Pas de catalogue d’exposition, mais des galeries thématiques seront régulièrement mises en ligne sur le site du MAH.

«Qu’on ne se trompe pas, je respecte les joyaux de la Nature. Je les ai tous aimés… pour réaliser des bijoux marins et célébrer coraux et coquillages»

Gilbert Albert, joaillier
Les créations de Gilbert Albert sont visibles sous toutes leurs faces dans les vitrines. Explications et légendes des objets ont été opportunément regroupées le long d’un mur de la salle Palatine.
Les créations de Gilbert Albert sont visibles sous toutes leurs faces dans les vitrines. Explications et légendes des objets ont été opportunément regroupées le long d’un mur de la salle Palatine.
Maurane Di Matteo

«Gilbert Albert, joaillier de la nature» au Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, du 10 juillet au 15 novembre. Visite sur réservation.