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Lettre du jourLes adeptes de la fête en permanence

Magali Girardin

Genève, 27 juillet

La fête, et en particulier le carnaval au Moyen Âge, était un univers transgressif autorisé. À la Renaissance, Rabelais en a fait traverser ses fameux caractères, Gargantua et Grandgousier, deux grands mangeurs, buveurs, pétant à tout va, agissant goulûment et par excès dans le monde, à travers un humour des plus drolatiques. La fête était alors l’occasion de renverser les hiérarchies sociales pour en découdre avec un quotidien souvent pénible, voire inéquitable. Le peuple était autorisé à fêter de la sorte pour rétablir l’ordre injuste d’ici-bas. Or, par son caractère transgressif, la fête était l’exception et non la règle.


De nos jours, une certaine catégorie de jeunes organise des beuveries tous les soirs en laissant derrière son déchet constitué pêle-mêle de cadavres de bouteilles vides, de mégots, de préservatifs et de papier hygiénique, de seringues et d’emballages en aluminium, etc. Tel un enfant roi qui a grandi mais qui n’a pas reçu la limite qui s’imposait, ni des autorités ni des parents, il laisse derrière lui son caca sans prendre la responsabilité de le ramasser, car pour un esprit fêtard, assumer sa responsabilité signifierait sortir de la fête!
La recherche permanente de l’esprit fêtard, ce fameux «fun» médiatisé est devenu viscéral à la vie de certains, qui ne parviennent plus à s’en passer, sans en voir l’aliénation qui les emprisonne. Une aliénation dont l’exemple le plus frappant nous vient de l’Amérique, qui exporte ses sous-produits sous forme de rêve de liberté déchaînée, qui se transforme très vite en cauchemar, à l’instar de la violence par les armes, sans parler d’obésité due à l’excès, dont l’ensemble constitue ses piliers fondateurs!


Est-ce vers ces scories que nous souhaitons que la jeunesse se dirige? Les notions cruciales telles que la liberté, et qu’est-ce que l’exercice de la liberté individuelle en démocratie, ont-elles été transmises? J’en doute. Est-ce que l’excès au quotidien en fait partie ou doit-il être régulé?


Enfin, la piètre image offerte à tous ces jeunes d’ailleurs qui luttent, au péril de leur vie, pour faire naître une idée de la démocratie, et qui constatent que le seul souci de notre jeunesse est de fêter en permanence, en cassant et en piétinant ce que les vieux ont construit de leurs mains pour le leur transmettre, devrait inciter plus d’un à prendre sa responsabilité et agir en conscience, envers et dans le monde.

Shiva Riahi